lundi 20 novembre 2017

La pause

Je tiens cette chronique depuis 2009, année où nous avions ouvert notre restaurant Como en Casa à la Place Saint Etienne. Au départ elle devait servir à communiquer nos menus du WE et à entretenir une relation originale avec notre clientèle. Peu à peu elle s’est transformée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Elle a continué même après la remise du restaurant. Sauf exceptions, assez rare vous en conviendrez, elle est envoyée chaque lundi, à un fichier de plus de 500 personnes dont les adresses ont été récoltées à Como en casa. Elle est publiée sur mon FB qui touche 3850 amis et elle est publiée sur mon blog qui a reçu jusque aujourd’hui plus de 36 000 visites.
J’ai écrit près de 400 textes. Beaucoup avaient pour objet l’alimentation, la vie du restaurant, des recettes et des histoires tournant autour de la nourriture. D’autres étaient plutôt des récits de voyages, des coups de cœurs, des extraits de lectures, des histoires liées à mon enfance, des anecdotes liées à la vie quotidienne. Et enfin, j’ai aussi écrit des fictions, la plupart basée sur des faits ou des contextes réels où «rien n’était faux mais tout n’était pas vrai ». J’ai oublié le nom de l’auteur de cette formule qui me convient très bien. Certains de ces textes ont fait l’objet d’un recueil intitulé « Le Bouillon Noir de Ma Mère » édité par les Editions du Cerisier.
Ce fut une belle aventure. Ce « travail » demande un peu de discipline, et parfois, le travail d’écriture, passionnant et exaltant, demande du temps. J’ai adoré faire cela.
Aujourd’hui, je voudrais lever le pied (ou plutôt le doigt). Enfin ! En fait, je voudrais prendre un peu de distance, de liberté. Je voudrais m’attaquer à un projet d’écriture plus long. A un nouveau livre qui risque de me prendre du temps. Aussi, cette chronique va s’interrompre. Bien sûr, si des coups de foudre me saisissent, si des merveilles m’apparaissent telles qu’elles ne peuvent pas ne pas être partagées, je vous les livrerais bien sûr. Mais ce ne sera plus régulier comme ce fut le cas jusqu’à présent. Si je venais à vous manquer, où s’il y a des textes que vous avez zappé à certaines périodes, surtout les plus longs d’entre eux, vous pouvez les retrouver sur mon blog  à l’adresse suivante : mariogotto.blogspot.be   280 articles y sont repris dans l’ordre chronologique de leur parution.
Il m’arrive souvent de me demander, ce que vous, lecteurs, pensez de ces écrits. Quelques-un(e)s d’entre vous me font part de leur réaction, de leur sentiment. Mais ils et elles sont rares. Aussi, si vous vouliez me faire plaisir, je vous serais très reconnaissant si vous acceptiez de me faire part de vos sentiments. Vous pouvez me communiquer vos réactions à mario.gotto@gmail.com
Je vous tiens bien sûr informé à propos de mon projet de bouquin. Surtout s’il aboutit, ce qui n’est pas acquit.
Allei, à bientôt de vous lire j’espère.

lundi 30 octobre 2017

Petits sachets et grandes pensées

Il y a une brasserie, dans la « calle Colon » qui accompagne le café de petits sachets de sucre sur lesquels sont écrits des proverbes et des pensées. Je vous en livre quelques-uns (ben oui, je fais dans la paresse aujourd’hui) :
-         -  Le savoir et la raison parlent – l’ignorance et l’erreur crient (Arturo Graf)
-         - Le temps ne revient pas en arrière, pour autant, plante ton jardin et embellit ton âme au lieu  d’espérer que quelqu’un t’offre des fleurs (shakespeare)
-        -   Le temps n’appartient pas et n’attend personne, de même que tu ne gâches pas ta vie pour des petitesses, va de l’avant car en ce moment, tu es le plus vieux que tu puisses être et le plus jeune que plus jamais tu ne seras.
-        -   La vie n’est pas faite pour être comprise mais pour être vécue (Jorge Santyana, philosophe)
-        -   Si tu veux fermer toutes les bibliothèques, fais-le, mais il n’y a ni barrière, ni fermeture, ni verrou qui peut s’opposer à ma liberté de pensée (Virginia Wolf)
-        -  Je donnerai tous ce que je sais pour la moitié de ce que j’ignore (René Descartes)

-          - Seul celui qui t’aime vraiment comprend la douleur qu’il y a derrière ton sourire, l’amour qu’il y a derrière ta colère et les raisons de ton silence

dimanche 22 octobre 2017

Alisol contre les motards (2)

(Suite de ma chronique du 16 octobre…)
Le mercredi matin, je décidais de reprendre ma marche dès sept heures. Il fallait que je rencontre Donald et j’espérais bien le croiser au port avec son chien. En passant au coin du mur où j’avais trouvé le corps inanimé d’Alisol, en fait à hauteur du pont qui enjambe la rivière Amadorio dix mètres avant qu’elle ne se jette dans la mer, je m’aperçus que l’on avait déposé un bouquet de fleurs. Chouette initiative pensais-je, mais de qui pouvait-elle venir ? Peut-être de la famille Rolav ? Mais j’en doutais. Pas le genre.
La place au bas du vieux village était encore dans la pénombre, quelques fenêtres s’éclairaient peu à peu. Mes amis du matin était peu nombreux : la folle et son chien, Laurel (que j’allais finir par appeler « un dia mas » car c’était sa façon de me dire bonjour, « de nuevo un dia mas » « encore un jour de plus »), les cinq copains bruyants…
Comme espéré, au port, je croisais Donald, le crâne parfaitement lisse, les joues aussi. Il était dans un bon jour car de sa propre initiative, il me salua. C’était bien la première fois. Il me fut donc plus facile de l’aborder :
-Puedo hablarle ? (puis-je vous parler)
-Claro que si. Dime (bien sûr, dis-moi). En Espagne le tutoiement est coutumier
- Je voudrais vous parler de l’agression dont a été victime Alisol Perez Rolav et savoir si vous pourriez m’aider à identifier les assassins ?
- Ah ! Dit-il surpris. Pourquoi moi ? Qu’ai-je à voir dans cette histoire ?
- Rien, sans doute rien, dis-je. Mais mon intuition me dit que vous pourriez m’aider. Votre tête m’inspire confiance. Je sais que vous êtes motard aussi. Je connais votre Kawasaki.
J’avais vu  sa moto dans sa cour, devant chez lui. Une Z 1000. 4 temps à refroidissement à air. 83 ch. 212 km/h. Un engin de mort. Mais cela pouvait être presqu’aussi silencieux qu’une voiture électrique. Et je n’avais pas remarqué Donald et sa Kawasaki dans les concentrations de motards. Il me regardait sans rien dire. Son visage était inexpressif. Impossible de savoir ce qu’il pensait. Je relançais :
-Vous faisiez quoi dans la vie ?
Un long silence. Puis
-Militaire jusque mes 45 ans. Ensuite privé.
J’avais donc vu juste. Je le laissais réfléchir. Il n’allait pas me dire non. Je le sentais. Son œil gauche paraissait sans vie. Artificiel. Un œil de verre peut-être. Mais son droit me regardait sans ciller. Plusieurs minutes s’écoulèrent. Je ne savais comment me tenir, ni quoi penser.
-OK, finit-il par dire. Je vais voir ce que je peux faire. Mais cela reste entre nous, pas un mot à qui que ce soit. Surtout pas à la police. Sinon, c’est toi qui payeras !
Un frisson me parcourut. Je donnais mon accord en me demandant si je n’avais pas fait la connerie de ma vie. J’avais laissé entendre que j’avais plus ou moins enquêté à son propos, que je connaissais sa maison, ses habitudes, sa moto. Ce type ne ferait de moi qu’une bouchée. Dieu savait de quoi il était capable ! Nous nous séparâmes en convenant de nous revoir le lendemain.
-Plus ou moins même heure, même endroit, me dit-il. J’aurais parié qu’il souriait dans sa moustache.
En rentrant, je repassais vers neuf heures le petit pont sur la rivière, je vis au coin du mur que le bouquet de fleur n’était plus seul. Au moins dix autres bouquets l’avaient rejoint. La nouvelle de l’agression contre Alisol faisait donc le tour du village. Les gens étaient choqués et manifestaient leur sympathie. Il ne fallait pas laisser passer l’occasion. Je courus voir le mari d’Alisol, lui demandait une photo récente de sa femme et en fit rapidement un petit montage sur mon ordi. Au-dessus de la Photo, un slogan : « Con Alisol » (Avec Alisol), en dessous un autre : «Contra el ruido » (contre le bruit). « Rassemblement en blanc ce jeudi 18h au parc Amadorio ». J’avais rapidement consulté la famille. Un mouvement de solidarité pouvait naître de cette agression et permettre autant de retrouver les agresseurs que de faire aboutir le combat d’Alisol contre le bruit, contre les motards. Nous passâmes la journée à placarder ces affichettes et à les distribuer dans les boulangeries et petits commerces du village.
La rencontre entre la famille Rolav et les autorités communales s’était bien passée mais les promesses avaient été vagues : « nous allons demander à notre police de faire le maximum », « ce crime ne restera pas impuni ». Du côté de l’hôpital, les nouvelles restaient bonnes mais sans plus. Alisol avait récupéré un rythme cardiaque normal mais restait maintenue dans un semi coma.
Comme souvent dans ce genre de situation, on avait l’impression que le monde s’était figé. Que rien ne bougeait. Est-ce que dans l’ombre quelqu’un s’agitait, tentait de faire avancer l’enquête ? Les motos circulaient, l’air de rien, avec leur boucan habituel. Tout ce que nous voyions de positif était ces bouquets qui continuaient de s’accumuler au bas de l’Amadorio, signe d’un mouvement qui allait grandissant.
Le jeudi, je débutais ma marche un peu plus tôt, j’avais hâte d’avoir des nouvelles de Donald. Mais arrivé à la place au bas du vieux village, quatre gros phares étaient braqués sur moi, les moteurs vrombirent et les motos commencèrent à me frôler et me tourner autour.  Ça va être à toi de déguster, pensais-je. Mais je n’avais pas peur. Mon EMDR m’avait vacciné contre la panique. Je regardais les motards droits dans la visière de leur casque. Ils tournaient autour de moi sans trop s’approcher. Ils savaient que je pouvais réagir, les faire tomber. J’avais quand même une autre carrure que la frêle Alisol. Aucun n’osait arrêter et descendre de sa moto. Et voilà que mes amis, marcheurs du matin, approchaient. C’étaient là des témoins directs gênants. Au bout de je ne sais combien de minutes de cette tentative d’intimidation, celui qui semblait être le meneur fit signe aux autres de s’éloigner, il dirigea vers moi un poing menaçant et ils disparurent vers la route nationale. Dans la petite foule qui s’était agglutinée durant les dernières minutes, la colère grondait. Chacun y allait de son commentaire. Je me disais que c’était le début de la fin de la dictature des motards. Que le peuple était décidé à ne plus se laisser faire. Mais je fonçais d’un pas rapide vers le port de pêche. J’allais en découdre avec Donald. C’était lui sans aucun doute qui m’avait envoyé ses copains !
-Veux-tu bien arrêter ton cirque, me lança-t-il d’emblée ? Tu crois que tu avais besoin de moi pour faire ta pub après avoir parcouru tous les commerces de la ville avec ton affichette ? Si tu veux, je laisse tout tomber, mais il ne fallait pas venir me chercher alors.
OK, OK, je m’excusais. Je lui racontais ce qui venait de se passer et que je n’avais pas réfléchi plus loin. Avait-il du nouveau ?
-Rien que je puisse te dire pour le moment, me dit-il. De fait la police ne bouge pas. Il ne se passera rien de ce côté-là. Dans le milieu des motards, c’est aussi la stupéfaction. Personne ne souhaitait cela. Certains pensent que cela vient d’ailleurs ou alors de marginaux. Donne-moi encore du temps. Revoyons-nous demain. A peu près même heure, même endroit.
A 18 heures, au-delà de nos espérances, suite à notre campagne d’affichettes, près de mille personnes étaient assemblées en silence dans le parc. Beaucoup de familles avec enfants. Tout le monde en blanc, porteur de ballons et de fleurs qui vinrent grossir le monticule de bouquets qui s’accumulait le long du mur. Copa, le mari d’Alisol prit la parole, sobrement. « Nous ne devons jamais accepter que qui que ce soit souffre de violences à cause de ses idées et de sa liberté de parole. Vivre ensemble, c’est aussi ne pas être d’accord sur tout. Il faut pouvoir exprimer ses désaccords et ensuite, c’est aux autorités légitimes de trancher. Mais si les autorités sont incapables d’entendre et de percevoir ce que veulent vraiment les gens, alors des mouvements comme ceux-ci sont nécessaires. Et quand, comme aujourd’hui, des gens se lèvent pour crier, sachez, mesdames, messieurs qui nous gouvernez, que jamais plus ils ne se tairont. »
Et soudain, surgit d’on ne sait quelle sono, un extrait de Nabucco, le chant des prisonniers de Babylone : « Va pensieri »…L’émotion étreignit la foule… « Va, pensées, sur les ailes dorées, va, pose-toi sur les pentes, les collines où embaument tièdes et suaves, les douces brises du sol natal… » .C’était bien la première fois que j’assistais à une manifestation où les gens pleuraient. De joie, de solidarité et d’émotion. Les autorités communales étaient présentes et on pouvait espérer que cette fois, nous allions être écoutés.
Le vendredi matin, Donald insista pour que je me rende le soir même, à 21 heures près du monticule de fleurs au bas du parc. J’y fus bien sûr. Pour découvrir quatre bonshommes, habillés en motards, sans casques, ligotés les uns aux autres, le regard baissé. Je m’approchais. Sur leur combinaison de cuir, chacun portait, agrafé, un papier signé à la main, sur lequel leurs aveux étaient écrits noir sur blanc. C’étaient bien eux qui avaient agressé Alisol. J’appelais la famille Rolav et leur dit de venir d’urgence sur place et de se faire accompagner des autorités communales. Je ne ferais le 0112 que dans dix minutes.
Quand le sergent Garcia arriva, il salua « l’Alcade » (le bourgmestre) arrivé avant lui, avant d’apercevoir les motards ligotés et d’essayer de comprendre la situation. Je lui expliquais que j’avais reçu un coup de fil anonyme et m’étais empressé de prévenir la famille avant de penser à l’appeler.
Le soir même à 22h, une série de mesures étaient annoncées publiquement depuis l’hôtel de ville en présence de la famille Rolav. Elles étaient largement inspirées des notes d’Alisol et furent reprises par toute la presse locale.
-Jusqu’à nouvel ordre, les motos émettant du bruit au-delà de 70 décibels étaient interdites entre 19 heures et 9 heures du matin en ville. Dans trois mois, elles seront purement et simplement interdites de circulation. En cas  de non-respect, les amendes peuvent atteindre 250€ et les véhicules être confisqués.
-Les garagistes, vendeurs et réparateurs de motos seront tenus pour responsables de la mise en circulation de motos munies d’un pot d’échappement bruyant et non munis d’un silencieux.
-Toute concentration de motos était désormais interdite en ville.
-Tout club privé était dorénavant prié de se faire connaître auprès des autorités. Une charte leur serait remise sur leur droit et devoir.
Dans les jours qui suivirent, un calme étrange régnait en ville. Les gens continuaient de s’habiller de blanc, parlaient, souriaient. On vit très vite apparaître des « Segway » et « Oaxboard » un peu partout. Ces machines munies de deux roues et qui répondent aux moindres impulsions des pieds ou des bras. Ils fonctionnent à l’électricité et sont totalement silencieux. Une école de conduite de ces engins existait depuis longtemps à Alicante. Nombre de garagistes motos se reconvertirent rapidement dans la vente et l’entretien des Oaxboard. Comment avons-nous pu accepter cet enfer aussi longtemps, se demandaient les gens. C’est terrible pensais-je, à quel point le sentiment d’impuissance produit le fatalisme.
J’allais rendre visite le lundi à Alisol sur son lit d’hôpital. Ou plutôt sous sa tente sur laquelle une large fenêtre de plastique permettait de la voir. Elle était recouverte de bandages, complètement isolée de l’air extérieur et était allongée sur un matelas à eau. Comme les grands brûlés. Elle me fit un signe de résignation, l’air de me dire « Ben oui, fallait sans doute passer par là ». Elle joignit le pouce et l’index pour en faire un rond en signe de solidarité et de victoire. Je lui dis « je ne t’ai pas apporté de fleurs. Il n’y en a plus dans les boutiques en ville. Elles t’attendent au bas du parc ». Elle sourit.  Je lui soufflais un baiser que j’avais déposé au bout des doigts.
Le matin même, j’avais rencontré Donald, « le baroudeur au doberman », le motard à la Kawasaki Z 1000. Purée, sa tête : Iggy Pop qui aurait la boule à zéro.
-Merci lui avais-je dit. Je savais que c’était à vous que je devais faire appel mais je n’aurais jamais osé en attendre autant.
Il haussa à peine les épaules, regardait son doberman.
-J’ai juste fait ce qui était nécessaire, me dit-il. J’aimerais maintenant reprendre mes habitudes et que notre relation s’arrête ici.
-Si,  claro, entiendo. (Bien sûr, je comprends). Pero, hubiese querido saber … (mais, j’aurais voulu savoir…)
-Si ?
-…No. Nada. Esta bien asi. De nuevo gracias  y Adios. (Non, rien, c’est bien ainsi. Merci encore et adieu)
Il me murmura un « adios » à peine audible et s’éloigna avec son chien.
C’est con, j’aurais voulu lui demander s’il en avait vu d’autres dans la vie ? Je lui aurais dit : « vous en avez vu hein, vous ? » Mais à quoi bon. Sûr qu’il en avait vu d’autres, et bien plus. Pas difficile de deviner : le bruit des hélicos, les bombes, les cris des gens sous le napalm et tant et tant d’horreurs. C’était pour cela sa moto. J’en étais sûr. Sa Kawa. Juste pour cela. Quand cela bourdonne trop dans sa tête, faut qu’il aille au vent, à tout berzingue, et qu’il affronte son passé, et aussi ses copains restés là-bas, et la solitude, et le silence, et…la mort. »
Mais bon, je me construis parfois de ces personnages ! Hein ! Juste comme cela,  à partir d’une gueule, à peine croisée un matin…
Adieu l’ami pensais-je.

Allei, vous autres, à lundi…

lundi 16 octobre 2017

Alisol contre les motards

Il était sept heures du matin, quand j’ai découvert le corps inanimé d’Alisol. Bien sûr je ne l’ai pas identifiée de suite. J’avais devant moi un corps sanglant, complètement écorché, Un amas de plaie. Les vêtements étaient en lambeau. C’était mardi dernier, au bas du parc Amadorio. La semaine précédente, lors de ma marche matinale, j’avais manqué heurter une femme qui courrait. Nous nous sommes rencontrés au coin du mur, moi venant de la route, elle du parc, et nous sommes évités de justesse. Tous les deux surpris. Suite à cela, quand j’approchais de l’endroit, je ralentissais et faisait attention que personne ne vienne. C’est donc au coin de ce même mur, que j’ai vu le corps recroquevillé sur la terre battue.  J’étais en état de choc, ne sachant trop que faire. Qui était-elle ? Une SDF ? Une victime de violences conjugales ? Une ivrogne complètement ravagée ? Mais en m’approchant, j’aperçus  son visage presque intact et je la reconnus sans hésitations : Alisol. Une amie de la famille, Alisol Perez Rolav. Nous l’avions encore rencontrée quelques jours plutôt dans un magasin de décoration. Elle était, comme souvent, joyeuse et souriante. Nous nous étions promis de prendre un café ensemble dès que possible, comme nous l’avions fait en mai dernier.
J’avais beau tâter son poignet, je ne percevais rien. Je la crus morte. Je plaquais mon oreille contre son thorax. Son cœur battait. Lentement, mais il battait. Je n’hésitais pas et appelait le 012, le service de secours d’urgence. Il serait là dans les cinq minutes me dit-on au téléphone. « Ne bougez à rien  et attendez ». Evidemment que j’allais attendre. Entretemps, la lumière avait chassé la pénombre. Je ne pouvais m’empêcher de regarder Alisol. Je découvris autour d’elle, des traces nettes de pneus qui avaient labouré le sol. Je remarquais ses poignets écorchés à vif. C’était trop évident, on l’avait attachée et traînée derrière un véhicule, plus que probablement une moto. Une auto n’aurait pu passer ce sentier. D’autres marcheurs étaient arrivés entretemps et je les tenais à distance, arguant que la police et l’ambulance arrivaient incessamment. Sans trop réfléchir, je fis quelques photos d’Alisol et des alentours. Je ne savais pourquoi, mais j’avais peur que les traces de pneus et autres ne soient détruites. Me revenait en effet  en mémoire, notre long échange de mai, à propos du combat qu’elle menait contre le bruit et entre autres le bruit des motos qui rendaient la ville et certains quartiers littéralement invivables.
Alisol était avocate d’entreprise et dans ses loisirs, se consacrait, dans le cadre d’une association de bénévoles, à l’aide juridique aux familles démunies.  De ce fait, elle était régulièrement en contact avec les services communaux, s’y était créé un réseau d’amis et en profitait pour sensibiliser les responsables à ce problème du bruit qui lui paraissait essentiel du point de vue de la santé des habitants. Elle-même habitait un appartement sur la nationale. L’été, malgré la chaleur, il était impossible d’ouvrir les fenêtres et de s’installer sur la terrasse. Régulièrement des motos atrocement bruyantes, rendaient tout échange sur le balcon, dans la rue ou sur les terrasses absolument impossible. Peu à peu, les habitants s’étaient résignés à parler le plus souvent en hurlant. Evidemment, les gens avaient les nerfs à vifs, les incompréhensions dues au bruit assourdissant étaient légions, le ton montait et on frôlait souvent la violence. J’étais assez sensible à cette question. L’Espagne vit en général dans le bruit, mais ici, dans cette petite ville de la côte, cela dépassait l’entendement. La vie dans un de ces plus beaux villages balnéaires d’Espagne était stupidement gâchée par le bruit et spécialement par le bruit  des motos.
Je me remémorais tout cela en regardant  le corps sanguinolent d’Alisol quand arrivèrent ambulance et voiture de la Guardia Civil, qui firent rapidement reculer tout le monde, y compris moi, installèrent un cordon sur un large périmètre, sans aucune attention aux empreintes au sol. Je tentais d’attirer leur attention mais rien n’y fit. Les ambulanciers, quand à eux, évacuèrent Alisol avec mille précautions. Tous l’avaient reconnue, elle appartenait à une famille importante, prestigieuse et très respectée de la ville.
Un policier finit par m’interpeller me disant, après avoir pris note de mon identité et de mes coordonnées en Espagne, qu’ils préféraient recueillir mon témoignage à la caserne. Je la connaissais bien, elle se trouvait à peine à 500m de notre appartement. Je serais attendu à 10h et devais demander le sergent Garcia. Cela ne s’invente pas.
Je passais prendre mon petit déjeuner et une douche à l’appartement. Toute la famille fut bien entendu choquée par la nouvelle (les deux familles, celle d’Alisol et de Marlène, étaient très proches depuis toujours)
A 10h précises, j’étais devant la Casa Carel de la Guardia Civil. Un bâtiment blanc des années cinquante, au fronton duquel il était écrit « Viva la Patria ». Le sergent Garcia était un monsieur tout à fait contemporain, le cheveu cours, la chemise impeccable. Il me proposa un café et pris note de ma déposition en me posant quelques questions : heure ? Endroit précis ? Comment l’avais-je trouvée…Si j’avais vu d’autres personnes au même moment ? Je tentais de l’informer des traces de pneus, mais il me fit clairement comprendre qu’ils avaient leurs propres enquêteurs et laboratoires qui savaient parfaitement relever les éléments nécessaires à l’enquête. Ma déposition signée, je quittais la caserne. Il s’était à peine passé 45 minutes. Il s’agissait d’un assassinat ou en tout cas d’une tentative et la police ne me paraissait pas très mobilisée pour éclaircir cette affaire.
Entretemps, les deux familles avaient établi un contact permanent, Alisol était dans un état grave et les médecins étaient toujours réservés sur son sort. Tout le monde était bouleversé, abattu, comment était-ce possible ? Qui avait pu faire une chose aussi horrible. On m’interrogeait pour connaître le moindre détail au moment où j’avais découvert le corps. Je leur fis part des traces de pneus, du peu de cas qu’en faisait la police. Je leur parlais du long échange que j’avais eu en juin avec Alisol à propos des motards et de sa rage de constater que malgré l’existence de lois qui permettaient de limiter le bruit, rien n’était fait pour contenir celui-ci. Ni contrôle, ni interventions auprès de la quinzaine d’ateliers spécialisés dans les motos, ni auprès des clubs que l’on avait vu naître ces dernières années
Par deux fois, j’avais assisté, médusé, à une concentration de motards. La première fois, c’était déjà un dimanche de juin à la calle Colon. C’est la plus belle et la plus prestigieuse rue de la ville. Elle devient piétonnière le WE à partir du samedi 16H. Les cafés sortent leur terrasse sur la rue même. Elles sont ombragées. C’est très agréable. J’avais trouvé cette idée de piétonnier du WE excellente et m’était juré d’en faire part à mon ami Ivan Mayeur. Mais l’affaire du Samu social m’avait devancé. On y va donc pour la douceur due à l’ombre et pour le calme qu’il y fait le dimanche matin. Les enfants jouent et s’égaient sans aucun danger, les familles prennent leur petit déjeuner tardif ou leur apéritif, en toute quiétude. Mais la « Calle Colon » est traversée par deux autres petites rues à 100m de distance. Soudain, le dimanche où nous y étions, un bruit infernal se fit entendre, des moteurs poussés à fond sur des dizaines et des dizaines de motos qui pourtant roulaient au ralenti. Je pensais à une manifestation de mécontentement quand je m’aperçus que ce rassemblement était encadré par les motards de la police, copains comme cochons avec les autres motards. Tout le monde était assourdi et abasourdis. Presque terrorisé par le bruit. Les enfants s’étaient réfugiés dans les bras des parents. Le vacarme dura une demi-heure. Nous étions sidérés. Nous venions d’assister à une sorte de grand-messe du bruit, une manifestation ou 200 ou 250 personnes avaient l’air d’affirmer « la ville nous appartient ». Les lois limitant le bruit dans l’espace public étaient bafouées au su et au vu de tous. Sous la protection de la police.
La deuxième fois, c’était le long de la plage cette fin septembre. Nous étions installés à la terrasse de l’hôtel Allon. Face à la mer. Nous prenions un café, le temps était merveilleux. La mer était étale. Le soleil chauffait dans brûler. Seule une petite route à sens unique, servant surtout aux livraisons, sépare les terrasses de la plage. Soudain, on vit arrivé un énorme camion, comme on en voit aux Etats Unis, tous phares allumés et avançant lentement sans cesser de klaxonner. Des dizaines de motards suivaient,  moteurs poussés à fonds, un bruit infernal. A la table voisine, deux dames avaient eu le malheur de se boucher les oreilles. Les motos emballaient leur moteur de plus belle. Pourquoi ? Dire j’existe ? Vive le bruit ? Nous n’avions pas affaire avec des ados ou des bandes de jeunes. Non, ces motos étaient tenues pas des adultes de 30, 40, 50 ans et plus. C’était de la folie pure et simple. Rien ne justifiait une telle pollution, une telle atteinte à la tranquillité et à la santé des gens.
Nous avions parlé de cela avec Alisol. Elle en était révoltée. Pensait que ces gens étaient fous. Qu’il y avait un côté provocateur et terroriste dans leur attitude. Comment la police et les autorités pouvaient-elles justifier l’encadrement d’une telle violence. Quel était donc ce pacte tellement insensé.
Nous passâmes la soirée avec la famille d’Alisol, ressassant ces questions. Lauri, la sœur d’Alisol, et Alvo son mari, couple de médecins, rentrèrent vers les 20 heures. Enfin, les nouvelles étaient bonnes. Alisol pourrait sen tirer et les séquelles seraient minimes. Cela prendraient des semaines, mais ses plaies cicatriseraient et laisseraient peu de traces. Mais pour les jours qui venaient, la souffrance et les brûlures restaient atroces et on allait la maintenir dans un semi coma durant les heures et les quelques jours à venir. Tout le monde respira. Décidément cette famille avait quelque chose de terriblement solide. Un accident, un drame, devenait un obstacle. Il fallait l’analyser, le surmonter et non pas s’effondrer. Un problème s’était présenté, la solution était en vue. Tout le monde maintenant était braqué sur le problème suivant, la même double question : qui ? Pourquoi ? Tous les regards et les pensées se tournaient vers les motards. Anabel, la troisième sœur, nous avait raconté qu’un jour, quelques Harley Davidson avaient tourné, avec force accélération et pétarades autour d’Alisol juste au bas du vieux village, quand Alisol s’engageait dans la calle Mayor, vers « l’ayuntamiento » (la mairie). Cela n’avait duré que quelques minutes. Mais aujourd’hui, le message apparaissait clair : où tu arrêtes ta croisade ou tu coures un danger.
Au cours de la soirée, je découvrais qu’Alisol, avec l’aide de son mari, lui aussi avocat et de sa sœur Lauri, médecin, avait constitué un dossier solide sur la problématique du « bruit de motos ». Plus rien ne lui était étranger quant aux marques et qualités des pots d’échappement. Elle avait étudié la législation locale, nationale et connaissait par cœur les directives européennes en matière de bruit. Elle en était arrivée à des conclusions simples mais imparables : Le pot, c’est sans aucun doute la pièce la plus inutile dans une moto, celle qui sert le moins à la conduite et à la sécurité. Des tas d’autres accessoires étaient tout aussi inutiles mais au moins ne dérangeaient personne d’autres que le portefeuille du propriétaire : super pneus tendres, durites aviation, plaquettes carbone, bulle haute, selle confort, commandes réglables, embouts de guidon allongés, protections carbones…Autant de possibilités pour un propriétaire de moto de dépenser son argent. Mais cela se remarquait trop peu. Ce n’était pas suffisant pour ces gens qui voulaient qu’on les remarque.
Ce qui était devenu incontournable, nécessaire, indispensable pour ne plus « craindre personne sur son Harley Davidson », c’était le pot et pas n’importe quel pot. Le nec, c’était le pot d’échappement le plus bruyant au monde, le fameux « full barouf ». Une étude d’un organisme de santé en France, avait démontré qu’une seule moto équipée d’un pot « full barouf » qui traverserait Paris de bout en bout la nuit, réveillait environ 300 000 personnes. C’est ce que j’avais toujours pensé : pourquoi fallait-il que nous acceptions qu’une seule personne puisse interrompre les échanges, les conversations de dizaines d’autres, interrompre le sommeil ou simplement la tranquillité de centaines d’autres ? Or, ici,  les motos, les Harley, équipées de full barouf se comptaient par dizaines.
Putain, avait écrit Alisol, vous pourrissez la vie des enfants (qui ont l’oreille plus fragile que les adultes), des bébés, des familles, des personnes âgées, de tous les piétons et tous les habitants des alentours. Pourquoi ? Parce que c’est la seule manière que vous ayez trouvé pour dire que vous existiez ?».
Alisol et Lauri avaient établi des tableaux montrant les conséquences du bruit selon leur amplitude. A la lecture des notes et tableaux, nous nous exclamions d’admiration quant au travail élaboré par Alisol. Nous découvrions nous aussi qu’à partir de 90 décibels, l’oreille souffrait et que 120 décibels produisaient des lésions irréversibles. Au-delà, les dégâts étaient considérables. Le seuil de la douleur était atteint. On approchait alors du niveau de bruit d’un avion au décollage. ET…du niveau de bruit d’une Susuki GSXR. Il fallait que cela s’arrête. Les normes européennes avaient définit des normes anti-bruit. Même les plus de 500 cm3 doivent respecter un niveau maximal d’émission sonore de 80db.
Nous n’étions plus face à un simple problème d’environnement, mais face à un défi crucial, immédiat. Face à une attaque directe sur la santé et la vie des gens. Alisol l’avait compris, c’est pourquoi on s’était attaqué à elle de cette façon ignoble.
Dès le lendemain, la famille demanderait à rencontrer les autorités communales, munie des photos que j’avais prises autour du corps d’Alisol et leur faire part des indices qui nous persuadaient de suivre la piste des motards.
Nous étions mardi, il était 23h30.  Cela faisait 16h30 que j’avais découvert le corps d’Alisol. J’espérais de tout coeur qu’elle était désormais  hors de danger. Je rentrais, épuisé. Je ne sais pourquoi, j’étais persuadé que l’enquête de police serait lente et ne mènerait nulle part. Que les démarches officielles ne suffiraient pas. Il fallait que je fasse quelque chose. Mais quoi, dans ce village où je ne connaissais personne ? Trouver un bout de fil, n’importe lequel, tirer dessus, trouver une entrée…détricoter… Donald Sutherland !! Mais oui, je ne savais pourquoi, mais  c’est lui que je devais voir (voir ma chronique du 2 octobre 2017 : « Mes amis du matin »)…Le petit bout de fil, c’était lui. Je venais de le croiser  en rentrant, une tête plus méchante et crapuleuse que jamais….

A suivre

lundi 9 octobre 2017

Ma petite puce

Cette année est célébré le centième anniversaire de la révolution d’octobre (1917). Une révolution qui devait amener la justice entre les hommes et qui a produit une des pires dictatures qui soit. Elle a fait dix millions de morts.
Svetlana Alexievictch a recueilli des dizaines de témoignages de personnes qui ont vécu sous le soviétisme et qui ont vécu sa chute. Certains ont été des acteurs du régime. Ils y croyaient vraiment. Tous en ont été victimes. Elle a mis bout à bout ces vies, sans commentaires. Juste parfois un mot pour souligner une posture, des rires, des larmes. Elle en a fait un livre « La Fin de l’homme rouge » terriblement prenant, émouvant, poignant. Elle a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2015.
Je vous ai déjà fait parvenir un extrait de ce livre il y a quinze jours. La semaine suivante, mon amie, Alix Gilles, présidente de l’association Abraham Mazel - rencontre de toutes les résistances -  dans les Cévennes, me faisait parvenir une invitation à une représentation du Théâtre des Rues, qui a mis en scène « La Fin de L’Homme Rouge ». Jean et Danièle, qui  ont créé  cette pièce, sont aussi des amis. Pas étonnant, que tous les quatre,  nous ayons été aussi touchés par cette histoire. Sans aucun doute, elle fait partie de notre propre vie.
Maria Voïtechonok, dont le témoignage est reproduit dans le livre de Svetlana Alexievitch, et dont je vous livre ci-dessous un résumé, est aujourd’hui toujours vivante et est écrivain, elle est âgée de 57 ans à l’époque du témoignage.  
« Je suis une osadniczka. Je suis née dans une famille d’un officier polonais déporté. En polonais, le mot osadnick désigne un colon qui a reçu une terre sur les territoires orientaux après la guerre soviéto-polonaise de 1921. En 1939, selon  une clause secrète du pacte Molotov-Ribbentrop, la Biélorussie occidentale a été rattachée à l’URSS, et des milliers de colons ont été déporté en Sibérie avec leur famille.
Je ne connais pas la date de ma naissance, ni même l’année. Dans ma vie tout est approximatif. Je n’ai retrouvé aucun document. J’existe sans exister. Je pense que ma mère était enceinte de moi quand elle est partie. Pourquoi ? Parce que je suis toujours bouleversée par le sifflement des locomotives et l’odeur des chemins de fer…Par les gens qui pleurent dans les gares….On nous a transportés dans des wagons, comme ça. Je n’existais pas et j’étais déjà là. Dans mes rêves, il n’y a jamais de visages ni d’histoires…Rien  que des bruits et des odeurs.
La région de l’Altaï. La ville de Zmeïnogorsk. La rivière Zmeïovka. Les déportés ont été débarqués en dehors de la ville, près du lac. Et ils ont vécu sous terre. Dans des abris creusés dans le sol. Je suis née sous terre, c’est là que j’ai grandi. Depuis que je suis toute petite, pour moi, la maison a toujours eu une odeur de terre. De l’eau coule du plafond, une motte de terre se détache, elle tombe et saute sur moi. C’est une grenouille. Mais je suis toute petite, je ne sais pas encore qu’il faut avoir peur. Je dormais avec deux chevreaux sur une litière bien chaude…Mon premier mot a été « mèèèè ». Pas « ma » ni « maman ». Ma grande sœur Vladia racontait que j’étais très étonnée que les chevreaux ne parlent pas comme nous. Je n’en revenais pas. Je les considérais comme des égaux. Le monde formait un tout indivisible. Aujourd’hui encore, je ne sens aucune différence entre nous, entre les hommes et les animaux…Et puis, il y avait les scarabées, les araignées…Des scarabées très colorés, avec des dessins dessus. C’étaient mes jouets. Au printemps, on sortait, on se traînait par terre ensemble pour chercher quelques choses à manger. On se chauffait au soleil. Et l’hiver, on entrait en léthargie, comme les arbres, on hibernait pour échapper à la faim. Je ne suis pas allée à la même école que les autres, je n’ai pas été éduquée uniquement par des gens. J’entends aussi les arbres, l’herbe. Ce qui m’intéresse le plus dans la vie, ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les animaux. Comment me distinguer de cet univers, de ces odeurs…Je n’y arrive pas. Et puis enfin, le soleil ! L’été ! Me voilà dehors. Tout autour, c’est une beauté éblouissante, et personne ne prépare à manger pour personne. Partout des bruits, des couleurs. Je (mange et) goûte chaque herbe, chaque feuille, chaque fleur…toutes les racines…j’ai bien failli en mourir…Des coquelicots rouges, des lys, des pivoines…Tout se déployait devant mes yeux, sous mes pieds. Sans ces couleurs, je serais sans doute morte. Je n’aurais pas survécu. Je ne me souviens pas de ce que l’on mangeait…Ou si on avait une nourriture normale.
Le soir, je voyais passer des gens noirs. Avec des vêtements noirs, des visages noirs. C’étaient les déportés qui revenaient des mines…Ils ressemblaient tous à mon père. Je ne sais pas si mon père m’aimait, s’il y avait quelqu’un qui m’aimait.
Je n’arrive pas du tout à me souvenir de l’hiver…Je passais  l’hiver à l’intérieur de l’abri. Le jour ressemblait au soir. On vivait dans la pénombre, il n’y avait pas une seule tâche de couleur. Je ne sais pas si on avait des objets, à part des écuelles et des cuillères. Et je ne me souviens pas qu’il y avait des vêtements…On s’emmitouflait dans des guenilles. Pas une seule tâche de couleur. Des chaussures ? Quelles chaussures ? Mon premier manteau, c’est à l’orphelinat qu’on me l’a donné, mes premières moufles aussi. Et un bonnet. Je me souviens de la tâche blanche du visage de Vladia dans la pénombre…Elle restait couchée des journées entières à tousser, elle était tombée malade dans les mines. Elle avait la tuberculose. Maman ne pleurait pas. Je ne me souviens pas de l’avoir jamais vue pleurer, elle ne parlait pas beaucoup, je crois même qu’au bout d’un certain temps, elle ne parlait plus du tout.
Quelqu’un m’a amenée à la fenêtre : « regarde, c’est ton père… » Une inconnue traînait une luge avec quelqu’un dessus, ou quelque chose…enveloppé dans une couverture avec une corde autour…Ensuite, ma sœur et moi, nous avons enterré notre mère. Et nous sommes restés seules. Vladia avait déjà du mal à marcher, ses jambes ne lui obéissaient plus. Sa peau se détachait par couche, comme du papier….
Puis, quelqu’un nous a trouvées…Peut-être des amies à Vladia. Vladia avait perdu conscience. On l’a emmenée à l’hôpital et, moi, on m’a mise dans un orphelinat…Dans mes souvenirs, tout le monde est vivant. Ils sont tous là : maman, papa, Vladia…J’ai besoin de m’asseoir à une grande table. Avec une nappe blanche. Je vis seule aujourd’hui, mais dans ma cuisine, j’ai une grande table. Peut-être qu’ils sont tous avec moi…
Je me suis retrouvée à l’orphelinat…On gardait les orphelins des « colons » jusqu’à quatorze ans, et ensuite on les envoyait dans les mines. Et à dix-huit ans, ils avaient la tuberculose, comme Vladia. Vladia disait que quelque part, très loin d’ici, nous avions une maison à nous. Mais c’était très, très loin…Là-bas, il y avait tante Marylia, la sœur de maman…C’était une paysanne illettrée. Elle allait voir des gens, elle envoyait des lettres qu’elle faisait écrire par des inconnus. Aujourd’hui encore, je ne comprends pas comment elle s’est débrouillée. Une injonction est arrivée à l’orphelinat : on devait nous envoyer, ma sœur et moi, à telle adresse en Biélorussie. Mais…à Moscou, on nous a fait descendre du train, et tout a recommencé : Vladia avait de la fièvre, on l’a envoyée à l’hôpital, et moi, on m’a mis en quarantaine. Puis dans un foyer d’accueil. Et ma tante continuait à «écrire, écrire…Au bout de six mois, elle m’a retrouvée dans ce foyer. Et de nouveau, j’ai entendu les mots « maison », « tante »…On m’a fait monter dans un train… Arrivées à Minsk, nous avons pris un billet pour Postavy. Je connaissais tous ces noms…Vladia m’avait dit : « Retiens-les. Souviens-toi que notre hameau s’appelle Sovtchino ». Ma tante est venue à notre rencontre. En la voyant, j’ai dit : « cette tante ressemble à maman »….
Ensuite, Vladia aussi est arrivée. Elle est morte peu après. Ses derniers mots ont été : « Que va-t-il arrivé à Maria ? »
Tout ce que je sais de l’amour, je l’ai appris dans la cabane de ma tante.
Je n’arrêtais pas de babiller et de la tripoter. Je n’arrivais pas à y croire…On m’aimait ! Il y avait quelqu’un qui m’aimait ! Vous grandissez et quelqu’un vous regarde avec amour…c’est tellement merveilleux ! On a tous les os qui se redressent, tous les muscles qui se renforcent.
Il ne restait que des pierres de notre propriété, de notre maison. Mais je sentais leur chaleur, elles m’attiraient. J’y allais comme on va sur une tombe. Je pouvais passer la nuit là-bas, en plein champ… Il n’y avait personne, mais c’était vivant. J’entendais le murmure de la vie.

Ma tante…notre village…Je me souviens aussi de Maria Pétrovna Aristova, qui allait voir Vladia à l’hôpital, à Moscou. C’était une étrangère…C’est elle qui l’a amenée jusqu’au village, elle la portait dans ses bras…Vladia ne pouvait plus du tout marcher. Maria Pétrovna m’envoyait des crayons, des bonbons. Elle m’écrivait des lettres. Et (je me souviens aussi) dans le foyer d’accueil, quand on ma lavée et désinfectée…j’étais debout sur un banc…couverte de savon. Je glissais, j’allais tomber, me fracasser la tête sur le ciment…Et une femme, une inconnue…une aide-soignante…elle m’a rattrapée et m’a serrée dans ses bras en me disant : « Ma petite puce… ». J’ai vu Dieu. »

lundi 2 octobre 2017

Mes amis du matin

Je ne suis pas seul à marcher le matin. Pleins d'amis le font avec moi. Enfin, je dis amis même si dans la plupart des cas, on ne s'est jamais adressé la parole. Le plus souvent, on se contente d'à peine un bonjour ou même d'un simple signe de tête. Mais, on se voit tous les jours, on se devine de loin, et s'installe ainsi une certaine complicité silencieuse. Nous pratiquons le même sport : la marche (une minorité fait du jogging ou trottine). Et nous voyons chaque jour les mêmes paysages, la même mer, le même lever de soleil et grâce à lui, le même ciel changeant. Nous sortons tous à l'approche de sept heures et terminons notre marche, je pense, vers neuf heures ou neuf heures trente. 
Si cela ne fait pas une amitié, ces points communs créent une identité, même partielle, une relation, une habitude et pour les plus fragiles, une sécurité. Je suis persuadé que si l'un d'entre nous tombait à l'eau (cela ne pourrait se passer que sur les quais du port de pêche et non sur la promenade du bord de mer), se foulait le pied ou était agressé,  les autres viendraient à son secours. Cette amitié-là est autre que celle de FB où, si l’on échange beaucoup, on ne sait pas toujours mettre un visage ou une silhouette sur un nom. Ici, au contraire, on a les personnes face à soi, mais... sans les mots.
Selon mes calculs, nous sommes entre trente et quarante. Cela varie. Par exemple ce dernier jeudi, tout le monde était là. Mais ce vendredi, jour de la fête de la San Miguel dans le quartier « La Ermita », nous étions moins nombreux. Puis, certains, comme moi, abandonnons les autres durant des semaines et parfois des mois. Mais au retour, on se reconnaît rapidement. Toujours d'après mes propres observations empiriques, il y a autant d'hommes que de femmes et je pense pouvoir dire qu'une moitié d'entre eux marche seul, l'autre moitié marche en couple ou en groupe. 
J’ai pensé un moment appelé ma chronique « sociologie des marcheurs du matin le long de la plage ». Mais c’eut  été prétentieux et rébarbatif. Je vais essayer de vous parler d'eux, de vous les présenter en quelque sorte. Simplement. Sachant qu’étant donné le type de relations qui nous caractérisent, cela ne pourra être que subjectif.
Je passerai très vite sur les sportifs « semi professionnels ». Ils ne sont pas nombreux, quelques jeunes femmes et jeunes hommes. Pas plus de six ou sept personnes. On les reconnaît à leur façon de s'habiller: body, shorts en tissu coupe-vent, maillot collant, tout cela très fluo. Les vêtements sont tels qu'ils laissent apparaître les muscles, les épaules, les abdos. Les cuisses et mollets sont luisants. Ils marchent ou courent plus vite que la plupart des autres avec un air qui se veut évident. On devine qu'ils pratiquent, en plus de ce jogging matinal, soit la salle, soit un sport régulier. Il est probable que certains soient prof de gym. La plupart d'entre eux commencent ou terminent leur parcours sur les engins de musculation situés en plein air, au bas du parc Amadorio.
Assez proches d'eux, il y a, pas très nombreux non plus, ceux que j'identifie comme des cadres. Ils font leur jogging ou leur marche matinale avec sérieux et application. Cela fait partie des exigences de la fonction: le corps bien entretenu est aussi indispensable que les dents blanchies régulièrement, les joues bien rasées, le port altier et le costume ou l'ensemble bien ajusté. Leur coupe de cheveux est impeccable même pendant la course. Leur tenue est étudiée, sportive mais sans être fluo ni moulante. L'élégance prime. 
On identifie facilement ces deux catégories, non pas à leur façon de regarder les autres mais justement au fait qu'ils ne les regardent pas. Le regard est fixé vers le lointain, droit devant. C’est l’objectif qui compte. Ils n'apprécieraient pas d'apprendre que je fasse d'eux et des autres un seul monde de marcheurs ou de trotteurs.
Inutile, je pense, de souligner que ces derniers marchent ou courent seuls. J'ai commencé par eux, parce qu'ils sont une minorité « non intégrée » si vous me permettez l’expression. Chacun d'eux fait bande à part. Ils ne sont pas tout à fait « de la famille » si je puis dire. On est poli avec eux mais s'ils partaient, la majorité pousserait un soupir de soulagement. C'est drôle hein comme dans tout groupe on se cherche des points communs, des repères sécurisants et on a tendance à exclure ceux qui n'y correspondent pas.
Mon plus grand plaisir est bien sûr d'observer les couples. Ces derniers sont une bonne dizaine. Mais n'allez pas croire que rien ne les distingue. Au contraire.
Il y a différents types de couples. Certains dont je me sens plus proches bien sûr. Avec qui une empathie naît assez naturellement. D'un coup d'œil, on sent qu'on est content de se revoir. D'autres moins. Aucun signe. Le froid total. Ainsi, je vois deux sortes de couples dans ceux que je rencontre dans mes marches du matin: Ceux qui s'aiment d'une part et par ailleurs ceux dont je dirais « qu'ils vivent ensemble ». Sans plus, ajouterais-je. Mais est-il possible de vivre ensemble « sans plus »? Je ne voudrais pas paraître présomptueux, ni porter de jugement. Il est très difficile de se faire une idée précise de ce qui se passe dans la tête ou dans la vie des gens quand on ne se connait que de vue, c'est le cas de le dire. Mon regard est donc complètement subjectif. Les couples que je rencontre, à quelques exceptions près, sont des couples âgés. Septante ans ou plus.
Je croise chaque jour, sans exception, depuis toutes ces années que je marche le long de la mer, un couple avec son chien. Un petit chien au poil court, noir et grisonnant. Il me fait penser à Mirette, la vieille chienne de la boulangerie où je travaillais étant jeune. J'imagine que ce couple a commencé à marcher le matin parce qu'il fallait sortir le chien. Ah ! Sortir le chien ! Ils sont nombreux à marcher le matin parce qu'il faut sortir Mirette. Heureusement. Qui me disait, il n'y a pas si longtemps : « leur chien les aide vivre ». Ou « le chien leur sauve la vie ». S’il est vrai que beaucoup ont commencé à faire de la marche le matin pour sortir Mirette,  il est tout aussi certain, qu'avec le temps, la marche devient une habitude, un besoin et au bout du compte un plaisir. Je crois que finalement, si leur Mirette mourait et qu’ils n’en faisaient pas une dépression fatale, ils continueraient à marcher. 
Ce couple que je croise donc depuis des années m'a souvent occupé l'esprit. Leur froideur, leur distance, leur comportement m'a d'abord agacé puis interloqué. Le monsieur est glacial. Il vous regarde, quand il ne vous ignore pas ostensiblement, sans ciller. La dame semble soumise et on dirait qu'à tout moment, elle voudrait disparaître. Qu'on ne la voit plus. C'est elle qui a toujours le gant de plastique en main et qui ramasse les crottes de Mirette. Lui s'arrête, la regarde faire, ou plutôt semble vérifier qu'elle fait cela convenablement et ils reprennent ensuite leur marche. Je ne crois pas les avoir vus une seule fois saluer ou échanger un mot avec d'autres. J'essaye parfois d'imaginer leur retour à la maison. Madame dresse le petit déjeuner pendant que monsieur lit le journal. Il passe à table en continuant de lire tout en buvant son café et retourne ensuite dans son fauteuil. J'ai peine à voir comment peut se passer leur journée. Ils ont l'air en bonne santé. Ont-ils des enfants? Reçoivent-ils des visites? Je les imagine évidemment vivre ensemble comme je les vois marcher ensemble: coupés des autres. Comme si ces autres, les autres, étaient une menace contre leurs biens, contre leur tranquillité. Je les catalogue plutôt PP si pas franquiste. Je les vois clairement contre le referendum de Catalogne mais aussi contre le mariage gay, contre l'avortement, contre l'existence de Podemos et en général contre tout ce qui viendrait perturber l'ordre établi. Je les imagine ayant construit ainsi une barrière, une forteresse dont monsieur, aujourd'hui qu'il est pensionné, est le maître. Mais ne l'a-t-il pas toujours été? Et madame lui est finalement reconnaissante qu'il l'ait protégée, subvenu à ses besoins et construit un cocoon tranquille. Ils vivent ensemble. L'amour ou la tendresse n'a finalement que peu d'importance semble-t-il. Chacun son rôle. Chacun sa place. A madame la sécurité, à monsieur l’autorité. Le non-amour, la non-vie sont le prix de leur tranquillité. Bon pourquoi pas. Sans doute cela vaut-il mieux que la solitude.
Le contraire de cet autre couple, venu plus tard rejoindre notre marche et dont l'attitude traduit l'amour. Ils ont aussi dans les septante ans ou plus. Ils marchent collés l'un à l'autre, madame tient le bras de monsieur et se blottit contre lui. Ou, plus souvent, ils se tiennent la main. Monsieur est grand, élégant, le port beau, la poitrine large et protectrice. C'est comme s'ils avaient attendu toute leur vie ce moment où enfin ils allaient être ensemble tout le temps. Nuit et jour. Tôt le matin, avant que le soleil ne se lève jusque tard le soir après qu'il soit couché. Enfin, le travail, le labeur, les engagements sont derrière eux. « Enfin tu es à moi ». Il y en a plusieurs comme eux. Ceux-là s'aiment, c'est touchant. Il n'y a pas de chien. Il n'y a qu'eux deux qui sourient aux autres et les saluent amicalement. Je crois que monsieur a eu un travail « social ». Je n'en sais rien. Peur être a t'il été enseignant? Ou a t'il fait de la politique? Ce devait être un type qui aimait son boulot et qui respectait les autres. Peut-on aimé réellement quelqu’un sans respecter TOUS les autres? Je suis presque certain qu'en rentrant, c'est lui qui prépare le petit déjeuner pendant que madame se rafraîchit. Ou mieux, je crois que régulièrement, il l'invite à prendre churros con chocolate à la cafeteria  Valor ou à la Placetta, au cœur du vieux village. Ils s'inquiètent eux aussi du monde tel qu'il va, mais c'est par bienveillance. Bienveillance pour les plus faibles et pour les générations futures, pour les autres en général.
Parlons des autres justement. Le petit groupe le plus amusant est celui « des trois femmes ». Je les nomme ainsi par comparaison et opposition avec « Las Tres Brutas », titre d'une pièce de théâtre chilienne vue à Liège il y a quelques années. Avec elles, on se dit bonjour, on se parle. Un jour qu'elles n'étaient que deux, j'en ai profité pour les aborder: Falta una? (Il en manque une?). La troisième est parfois absente m'ont elles expliqué, car elle s'occupe de son petit enfant. Ainsi est née une relation entre nous. A mon retour de quelques semaines en Belgique, on s'est reconnu, on s'est donné des nouvelles (l'une d'entre elles avait fait une chute en marchant et doit encore faire attention) et je les considère comme de bonnes copines.
Il y a un groupe d'hommes aussi. Ils marchent depuis pas mal de temps. On se dit juste bonjour car ils sont cinq et n'arrêtent pas de parler avec force cris et gestes. Je les imagine anciens collègues de travail, incapables de vivre sans ces retrouvailles matinales, sans cette camaraderie d'antan : ce n'est pas parce qu’on ne travaille plus ensemble qu'on ne doit pas rester copains. Alors ils sortent le matin, comme s'ils allaient travailler. Cela arrange bien « bobonne» qui peut ainsi garder ses vieilles habitudes et le plaisir de sa solitude matinale à laquelle la vie l'a habituée. Eux sont contents. Ils n'ennuient personne et dorénavant personne, ni chef, ni patron, ne les ennuie et n'a prise sur leur vie. C’est là un sentiment de liberté qui les rend légers.
Et puis il y a tous les autres. Qui marchent seul. Pas mal d'obèses. Ils et elles marchent en soufflant. Certains trottinent. Avec difficultés. Ils et elles regardent la mer et fuient le regard des autres. Quoique certains sont bravaches et ont l'air de vous dire : regardez-moi, quoique vous en pensiez, un jour je serai comme vous. En fait je leur souhaite réellement d’y parvenir. On devine aussi ceux qui marchent sur conseil médical. Un accroc de santé les a fait réagir: « ou je bouge, ou c'est fichu. ». Je distingue quelques hommes gris, tristes. Ils sont deux ou trois. Cinquante ans ou à peine plus. Ils se croisent et parlent entre eux. L’air résigné. Ils se sont fait jeter je crois. Après des années de bons et loyaux services : « on n’a plus besoin de vous ». Ils ont du mal de se refaire. Mais ils marchent le long de la plage. C’est déjà ça.
Il y a ceux que je trouve cocasses. Celle que Marlène et moi appelons « la folle ». Elle marche avec son chien qui la tire dans tous les sens. Mais elle n'y prête aucune attention, l'œil rivé à l'écran de son smartphone qu’elle tapote de son index. On la voit marcher en ville du matin au soir, tirée par son chien. Toujours en fluo mais les couleurs changent au long de la journée: le matin jaune, le midi pistache et le soir rouge. Il y a aussi la dame aux quatre chiens. Elle a bien du mal quand les laisses s'emmêlent et que d’autres s’en mêlent. Elle est petite et maigrichonne. Les chiens lui mangent ses maigres ressources. Je l’ai nommée Atmosphère. Laurel 'Autrichien – c’est moi qui l’ai baptisé ainsi - lui aussi très sympa. On a eu l'occasion de bavarder un jour en attendant le métro. Il est  maigrelet. Le matin, il voudrait bien entamer la conversation, mais son chien ne veut pas et comme il est plus fort que lui, il l'oblige à avancer. Il hausse une épaule pour s'excuser. Puis il y a celui que j'appelle Willy Demeyer. Pour les non liégeois, c'est le nom du bourgmestre de Liège. Il a une bouille d'ourson et se fait des voix sur son seul prénom. Celui de la promenade du bord de mer lui ressemble. Du moins son visage, pas son allure. Il marche en balançant les bras comme un patineur: le bras droit à fond vers la gauche, le bras gauche à fonds vers la droite. Les pieds bien plats s'écartent aussi du point d'équilibre du corps. Penché vers l'avant, il fonce comme un taureau et on s’écarte pour lui laisser le passage. Le sosie de Philippe Defeyt m’amuse beaucoup. Il trottine, fait deux fois les dix kilomètres de l'aller-retour, stoïque, se refusant à toute grimace qui pourrait laisser apparaître la moindre souffrance.
Il y a aussi Donald Sutherland dans l’un de ses rôles les plus crapuleux. Ici il a la boule à zéro. Je l’appelle aussi « le baroudeur au doberman ». Il me regarde d'un air étonné ces derniers temps. Il voit bien que je n'ai plus peur de son chien depuis mon EMDR. Quelle gueule bon dieu. Ravagée, cicatrisée. J'adore. 
Oui, mais oui, bien sûr, il y a deux ou trois (très) belles femmes. Oui bien sûr, je les regarde, tente de leur lancer un bonjour. Si, si, elles me regardent. Certaines me sourient et me répondent. Holà ! Holà !
Mais enfin Mario, et toi, pourquoi marches-tu? Pour le sourire de ces belles femmes ? Non, je vous rassure. Bon an, mal an, je me suis toujours entretenu physiquement. J'ai joué au foot jusque très tard (42 ans), fais du jogging, de la salle, du vélo, aujourd'hui de la marche. Sans cela j’aurais tendance à m’empâter. J'ai interrompu ma marche durant trois semaines. Je me suis regardé dans le  miroir de l’ascenseur en arrivant ici. Les poches sous les yeux, le visage bouffi. Mais j'ai vite retrouvé mon plaisir. Ce qui me fait adorer la marche ou le vélo, c'est ce moment où je retrouve ma solitude. Ma solitude d'adolescent,  faite  de rêveries et de plans sur la comète. Je me dis souvent que c'est dans ces moments que je me suis fait, que je me suis construit. Pas uniquement dans ces moments bien sûr. Mais je vous ai déjà dit cela. Quand je marche, je regarde, je rêve. Je tente de deviner ce qui se cache derrière ces murs, ces fenêtres et ces portes closes qui s'illuminent peu à peu dans le jour naissant. Je poétise et me construis un monde qu’aujourd'hui je vous livre comme je l'ai déjà fait par le passé. 
Mais ce monde existe-t-il? Ces marcheurs que je vois chaque jour s'identifient-ils comme tels? J’en fais un groupe, mais ne sont-ils pas que de simples individus ? Reconnaissent-ils avoir des choses en commun ?  Ne sont-ils pas plutôt dans un monde à eux, dont ni les autres, ni moi ne faisons partie. Peut-être et même sans doute que ce qui occupe leur esprit, c’est leur projet, s’ils en ont, leurs soucis, leurs souvenirs,  bons ou mauvais. Ou simplement le tracas du jour qui vient. Sans doute voient-ils d'un œil bizarre ce bonhomme qui tente de capter leur regard, de leur lancer un holà en espérant un petit signe en retour et qui tente de leur dire « vamos juntos he ! ». « On marche ensemble hein ! ».

Allei, à lundi.

dimanche 24 septembre 2017

C'est quoi le bonheur

La première fois que je suis entrée dans le mausolée, c’était  avec ma mère. Je me souviens qu’il pleuvait, une pluie froide d’automne. Nous avons fait la queue pendant six heures. Des marches…la pénombre…des couronnes de fleurs…des chuchotements : « circulez, ne vous arrêtez pas… »Je pleurais tellement que je n’ai rien vu. Mais j’ai eu l’impression que Lénine brillait…. Quand j’étais toute petite, je disais à ma mère : »maman, moi, je ne mourrai jamais. » Elle me répondait : « Qu’est-ce qui te fait croire ça ? Tout le monde meurt. Même Lénine est mort. » Même Lénine…Je ne sais comment raconter tout cela. Mais j’ai besoin de le faire…J’en ai envie. Je voudrais parler…mais je ne sais pas à qui. Pour dire quoi? Pour dire que nous étions follement heureux ! Maintenant, j’en suis absolument convaincue. Nous avons grandi dans la misère, nous étions naïfs. Mais on ne le savait pas, et on n’enviait personne On allait à l’école avec des plumiers bon marché et des stylos à quarante kopecks. L’été, on portait des sandales de toile blanchies au dentifrice. C’était joli ! L’hiver, on mettait des bottes en caoutchouc et quand il gelait, on avait la plante des pieds en feu. On était gais ! On croyait que demain serait mieux qu’aujourd’hui, et qu’après-demain mieux qu’hier. On avait un avenir. Et un passé. On avait tout ce qu’il fallait.
La foi ! La foi, c’est quelque chose qui dépasse la raison. Le matin, je me réveillais au son de l’hymne national : « l’Union indestructible des républiques libres, soudée par la grande Russie pour les siècles et des siècles… » Aujourd’hui, on n’a nulle part où blottir son âme.
Personne ne pourra jamais me convaincre que la vie, c’est manger de bons petits plats et puis dormir. Que les héros, ce sont ceux qui achètent quelque chose à un endroit pour le revendre ailleurs trois kopecks de plus. Non, non !
Hier, je faisais la queue dans un magasin et devant moi, il y avait une vieille femme qui comptait et recomptait sa monnaie. Elle a fini par acheter cent grammes du saucisson le moins cher…Et deux œufs. Je la connais…Elle a travaillé toute sa vie comme institutrice.

In La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch. Prix Nobel de Littérature 2015. Merci à Olivier de la librairie «  Livre aux trésors » pour son conseil de lecture.