lundi 24 juillet 2017

Personne ne viendra te chercher

J’avais tout fait pour que cette randonnée soit un succès. Je m’étais entraîné les jours précédents en faisant deux marches de huit kilomètres dont à chaque fois un minimum de quatre kilomètres d’ascension. Les deux dans la Sierra de Gredos. L’une à Amavida, merveilleux village de Castille. L’autre à Hoyos del Espino. C’était les deux fois sur de larges chemins de terre. Je n’en étais pas peu fier. Surtout pour celle de Hoyos. Fameuse côte de terre et de cailloux. Un soleil qui chauffait à blanc. Mais je l’ai faite sans difficultés. En revenant au point de départ, je regardais les « promeneurs » sans doute de l’air un peu hautain du semi professionnel.
J’avais fait ces deux marches les mardi et jeudi et étais décidé à faire la plus prestigieuse, celle de « las cinco lagunas », le samedi. Mais je marchais beaucoup à Avila. Il faut sans cesse grimper, se farcir des dizaines d’escaliers et le vendredi en fin de journée, j’avais mal aux jambes. Or, las cinco lagunas, c’est du sérieux. C’est entre huit et neuf heures pour l’aller-retour et c’est 800 mètres de dénivelé. J’étais fort , mentalement et physiquement. Je marchais un minimum de trois heures par jour depuis trois mois. Mais mieux valait mettre toutes les chances de mon côté. Je décidais donc de reporter ma « rando » au lundi.
J’avais prévu de quitter Avila vers cinq heures trente ou six heures le matin afin de faire l’ascension avant les fortes chaleurs. Ce que je n’avais pas prévu, évidemment, c’est que tous les commerces seraient fermés le dimanche soir et qu’il me serait impossible d’acheter de la nourriture ( j’avais pensé à sandwichs et tortilla). Tant pis, me suis-je dit, je trouverais bien sur la route ou à une pompe à essence, ce dont j’avais besoin. Par précaution, j’avais emporté un avocat et un belle grosse tomate qui étaient au frigo et deux bouteilles d’un litre et demi d’eau.
J’ai quitté notre logement vers six heures et suis arrivé au point de départ de la « ruta» vers sept heures quarante cinq. Je n’avais trouvé aucun commerce ouvert et n’avais même pas pu prendre un café. Qu’à cela ne tienne, me disais-je. J’avais des réserves dans le corps et un avocat, c’est très nourrissant, m’a-t-on toujours dit.
Le départ de la ruta se fait du village de Navalpeiral Del Tormes, à partir d’un parking prévu à cet effet. Une seule camionnette s’y trouvait, rouge, toutes vitres occultées. Je ne savais si les gens y dormaient après avoir fait leur marche ou avant de l’entamer. J’ étais excité d’enfin pouvoir commencé l’aventure dont je rêvais depuis des semaines et en fait depuis toujours (ah, une longue marche, seul, en montagne). Je changeais mes chaussures, remplaçais ma chemise pour un t shirt et finalement me décidais pour une bouteille d’un litre et demi d’eau et une autre d’un demi litre. Je laissais dans la voiture l’autre bouteille d’un litre et demi, histoire de ne pas être trop chargé. Il était huit heures. Il faisait frais et j’imaginais que du côté des cinq lacs, il y aurait bien une buvette où se ravitailler.
J’avais lu dans un fascicule obtenu à l office du tourisme, qu’à la sortie du parking, il y avait un pont à traverser au bout duquel je trouverais un panneau indicatif. Là il fallait prendre la côte à droite, rejoindre un autre pont et suivre ensuite la piste. Allons-y donc. A nous deux, las cinco lagunas
Purée, cette première côte ! Elle vous cueille à froid. Rien à voir avec celles que j’avais parcourues les jours précédents. Ici, ça grimpe. Et comment. Elle vous fait bien comprendre que ce que vous avez connu jusqu’à présent, c était pour du beurre. Je suis étrangement essoufflé et j’encaisse. A tel point qu’au pont suivant, à peine  à un km du premier, Je décide de souffler un peu. Je vois alors arriver un homme d’une quarantaine d’année, d’allure sportive et qui marche sur du velours. On se serre la main, il me demande si je fais las cinco lagunas ? Je confirme, mais en lui confiant que je préfère la faire seul et qu’il est certainement plus rapide que moi. Ok, nous aurons l’occasion de nous revoir, me dit-il. 
Ce petit passage à vide ne m’effraie pas. C’est souvent comme cela. Au début d’un match de foot par exemple. Après un quart d’heure, vous avez l’impression d’être déjà au bout du rouleau, mais vous trouvez très vite votre second souffle et vous êtes parti jusqu’au coup de sifflet final. Je repars donc. Et c’est le bonheur. Une piste de terre, presque à plat. Je retrouve mon pas habituel, sans forcer, et me retrouve à dix mètres derrière mon compagnon. Mais je ne le rattrape pas et sachez-le déjà, je ne le rattraperai jamais. Car les choses sérieuses vont commencer : la grimpette. Si, jusque là, comme dans mes deux randos précédentes, j’avais eu affaire à de larges chemins bien tracés, voilà que je me retrouve sur un petit sentier escarpé, sans cesse en butte à des pierres qu’il faut chevaucher. C’en est fini de marcher de façon régulière, un pas après l’autre. Non ici, il faut soulever la jambe  très haut pour poser le pied droit sur  un rocher, pousser très fort sur ce pied et appuyer sur le bâton pour se hisser et pouvoir balancer le pied gauche sur une pierre plus loin. Mais l’équilibre est instable. Vite, relancer le pied droit sur un autre rocher et planter le bâton quelque part. L’autre pied sur un autre rocher plus haut, puis un plus petit sur le côté. On ne marche plus en fait, on saute d’un caillou à l’autre, et le dénivelé est terrible. Le vieux bâton que j’avais ramassé lors de ma première rando, m’est plus qu’utile. Ah ce bâton! C’est littéralement une troisième jambe. Sans lui les chutes auraient été bien fréquentes. Il est légèrement tordu, pas bien nettoyé de ses anciennes ramifications mais déjà patiné
Je me dis que cette escalade ne va pas durer. Que plus haut, on va bien finir par  retrouver un sentier de terre. Mais c’est quand, c’est où ce plus haut ? Je souffle, je dois récupérer un peu. Calmer mon rythme cardiaque (je suis en fibrillations auriculaires permanentes, dans les efforts violents je passe sans transition de 70 à 190 battements.) Voila le mot : violent. Je prends conscience que la marche est un sport doux. Ici, ce n’est pas le cas.
On retrouve du sentier mais le soulagement est de courte durée. Un panneau d’abord vous casse les jambes et le moral. Une flèche vers la droite indique « cinco lagunas, 4 oras ». Quatre heures. A l’allure à laquelle je vais, cela va faire cinq heures. Et de suite après cette flèche, l’escalade recommence. En pire. Au point que je me demande si je ne suis pas sorti des balises. Mais non je les repère à intervalles réguliers. Je ne cesse de grimper, de sauter d’une pierre à l’autre. C est raide, abrupt, accidenté. J’ai terriblement mal aux jambes, je suis affaibli. Je décide de faire une pause, manger mon avocat, boire et me reposer dix minutes. Sans cela je ne tiendrai pas. Je me rends compte que mes bas de contention me font mal et je les enlève. Bien m’en a pris. Pendant que j’achève mon avocat, un chien passe en courant. Il prend un plaisir fou à gambader dans la nature. Ses maîtres suivent. Un couple de jeunes. La camionnette du parking sans aucun doute. Ils avancent en s’appuyant sur des cannes de marche en fibre. Ha !han ! ils y vont. Ils ont décidé de réaliser une performance. La fille a plus difficile : yi ! Yi !Mais elle suit. Ils me saluent en passant mais ne s’arrêtent pas. 
Quand je décide de repartir, j’ai une fringale, mes jambes flageolent. C’était donc la faim. Il faut que j’y aille prudemment, le temps de digérer mon avocat, me dis-je. Mais l’escalade continue. Le terrain est de plus en plus accidenté. Une demi-heure plus tard, je suis épuisé. Je mange ma belle tomate rouge et verte. Elle me parait délicieuse. Je repars et atteint enfin les alpages. Des dizaines de têtes de bétails. 
Je n’ai marché que deux heures trente. Je suis fourbu, mais le spectacle est sidérant, magnifique, féérique. J’en suis ému. Je la tiens mon aventure montagneuse. C est infini, grandiose. La nature dans toute sa splendeur. Je prends le temps de savourer, d’en jouir. Je fais une petite vidéo.
Mais même les alpages sont accidentés, des trous qu’on ne voit pas, de grosses touffes herbeuses qui vous accrochent les pieds… et je me convaincs de réfléchir. Je vois les cols et les défilés au loin. Je n’en ai pas fini avec ces efforts. Je crois que je n’arriverai pas aux cinq lacs. Et si j’y arrive, où trouverais-je la force pour les quatre ou cinq heures du retour. Je suis furieux . J’aurais du prévoir. Je n’ai rien à manger. Il eut fallu des barres protéinées, des sucres, des sandwiches à la viande. Je n’ai rien de tout cela. Prends des fruits secs m’avait dit Marlene !
Je fais donc demi tour. A regrets. J’aurai essayé. J’ai vu ce que c’était. La dernière fois que j’avais fait cela c’était à vingt ans en escaladant la Marmelade dans les Dolomites. Mon frère et moi avions fait la descente en courant, en volant, en glissant sur la neige…
A la sortie des alpages, je croise un couple. Trente ans. Equipement d’enfer. Sacs au dos, tentes, matelas de mousse…des routards parfaits qui font leur balade tout a leur aise. Qui vont se faire un café ou un chocolat chaud, là, plus loin. « Vous venez des cinq lacs ? C’est comment ? » « .Non, je n’y ai pas été. Plus la force. Faut avoir votre âge pour faire cela ». Ils me regardent, attristés. Plus loin, trois jeunes hommes, 25 ou 30 ans aussi. Tenues sportives adéquates et coupe vent. La peau de leur peau. Juste un petit sac chacun. Sans doute le sac d’eau avec tuyaux à hauteur de la bouche Ils ont décidé de faire le parcours en courant, m expliquent-ils.
Je maudis mes années, l’usure de mon corps.
Je marche en pensant à tout cela sans trop m’occuper du chemin. Mais c’est aussi dur de redescendre que de grimper avec ces pierres. De nouveau les enjamber. Poser un pied très bas cette fois, lancer l’autre. Planter le bâton. Souffler deux minutes. Repartir. Epuisant. Je rejoins ce que je crois être la rivière Tormes.  Celle que j’ai traversée à l’aller. Je crois reconnaître l’endroit. Je traverse, mais elle me paraît très large. Quarante mètres au lieu des dix ou quinze dans mon souvenir. Il faut aussi monter sur d’énormes pierres rondes, ne pas glisser. J’atteins l’autre rive et repère le sentier. Ok, c’est la bonne route. J’avance, il est onze heures trente. Je n’ai plus souvenir de cet environnement. Je mets cela sur le compte de la fatigue. Mes jambes me font mal. C’est l’enfer, je m’affaiblis de plus en plus. Je ne devrais pas être loin du but. 12h30, 13h, 13h30. Escalader, descendre, monter, mon bâton, ma troisième jambe. Boire. 14h. Je ne reconnais plus rien. Sauf la rivière à ma droite. Il faut que je continue, mais je dois commencer à gérer mon eau. Peu à peu la question me taraude : serais-je perdu ? Je ne m’y retrouve plus. J’ai mal partout et suis au bord de l’écroulement. Et puis du bétail de nouveau !!! Comment est ce possible ? Je ne me souviens pas en avoir vu en partant avant les alpages. Je continue, dépasser ces prairies. Mais je vois que la rivière rétréci. Ce n’est pas possible et enfin j’arrive à ??? Sa source ! Je n’y comprends plus rien. 
En fait, l’évidence est là : je suis perdu. Au-delà  des sources : des défilés, des montagnes et des cols. Ce n’est pas la route. Ce n est pas la peine de m’illusionner et de nier la réalité : je me suis égaré. Je n’en peux plus, je m écroule. Tous ces efforts inutiles. Ou suis-je ? Comment vais-je m en sortir ? 
Il ne faut pas que j’aille plus loin. Trouver une solution. Sur ma gauche, deux cols se rejoignent là haut. Il faut que j’y monte. Du sommet, je verrai au loin, j’essaierai de m’y repérer. Mais l’escalade me prend une heure. Une heure au milieu de fougères plus hautes que moi, à éviter les trous creusés par les multiples sources. Et puis d’immenses rochers que la verdure avait cachés et qu’il me faut soit contourner, soit escalader. Mais j’ai l’espoir, l’espoir que de là-haut je verrai la sortie. Je pense à l’eau que j’ai laissée dans la voiture. C’est cela mon objectif. L’eau de la voiture. Vider d’un trait le litre et demi. Puis m’arrêter au premier café et boire deux bières bien fraîches. Mais je dois m’arrêter toutes les cinq minutes. C’est éreintant. Chaque effort me parait surhumain. Et puis, j’ai peur d’une mauvaise surprise au sommet. Et de fait j’y suis et je suis face à un nouveau sommet, un nouveau col à franchir et aucun repère. Je hurle de rage. J’EN AI MAAAAAAARRE. Je maudis Dieu et tous les saints. Je m’en veux : c’est moi le vieux fou cette foi et non plus Ramon. Que croyais-tu ? C’est la Sierra de Gredos ici, une des plus grandiose d’Espagne. Tu croyais que tes marches jusque Juprelle t’y avaient préparé ? Vieux fou, voila ce que je suis. Voila ce que diraient mes enfants : VIEUX FOU !!!
Je regarde autour de moi. A 360 degrés, la montagne, les défilés. Je ne m’en sortirai jamais seul. Je ne vois pas où aller et je suis à bout de force. Est-ce qu’un fermier viendra voir son bétail ? Mais quand ? Est-ce qu’un hélicoptère passera ? Il faut que je téléphone et lance un appel au secours. Mais l’appareil est impitoyable et affiche : « il n’y a pas de réseau mobile ». De nouveau je hurle et frappe l’herbe et les pierres de mon bâton. Je vais crever ici. 
Parmi le bétail, il n’y a que génisses et veaux. Pas de lait dont je pourrais me nourrir. Je vois les chèvres sauter sur les rochers. Je n’ai aucune chance de mettre la main dessus. Une seule chose à faire, me coucher, dormir et espérer que ce soir, cette nuit, l’alerte soit lancée, qu’on me retrouve et m’évacue. Je me façonne un lit dans l’herbe, contre un rocher. Mon sac à dos me sert de coussin. Depuis que Agnès m’a fait un EMDR sous hypnose, comme pour les anciens du Vietnam,  je n’ai plus peur de rien, ni des loups, ni des chiens, ni des vipères. Même pas de mourir. Mais je m’en veux. J’ai fini ma chronique sur Avila et elle ne partira pas. Et Marlène. Me perdre en Espagne. Dans une aventure dont elle se méfiait depuis le début. Mais nous avons été heureux ensemble. C’est cela qui comptera le plus.
C’est bon comme cela, cela suffit. C’est fini. Et très vite, je m’endors. Je rêve. Non, pas de cauchemars. Au contraire, un rêve plaisant. Nous rions au restaurant avec des amis.
Je crois n’avoir pas dormi plus de 20 minutes. Autour de moi rien n’a changé. La montagne partout. Sauf que maintenant « pega el sol » comme disent les espagnols. Le soleil tape.
Mais souvent une sieste, cela me relance pour le reste de la journée. Tu vas réagir maintenant, me dis-je. Pense aux tiens. Réfléchis. Tu dois t’en sortir. Et seul. Personne ne viendra te chercher.
Cela me revient, la rivière El Tormes a un affluent. Je l’ai lu. Je n’en connais pas le nom mais c’est sans doute celui là que j’ai suivi et qui m’a conduit ici. Il faut que je redescente vers la rivière et la suive en sens inverse. Il est 15h30. Tu as trois ou quatre heures pour y arriver. Ce n’est pas impossible. Quatre heures ce n’est même pas la durée d’un service du soir quand tu avais ton restaurant Como en Casa. Mais je ne veux pas redescendre par où je suis venu. Si je grimpe le col sur ma gauche, j’aurai a descendre les énormes éboulis de rochers que j’ai aperçu tantôt. Je préfère cela. Mais cela suppose à vue de nez encore une escalade de plus de cinq cent mètres et encore plus à descendre. Je regarde les paysages grandioses qui m’entourent. Je communie avec  eux. J’essaye de capter leur énergie. Je me remets en marche. Mes jambes hurlent. Je n’ai aucune force, je mets plus d’une demi heure à atteindre le sommet au prix d efforts qui me paraissent surhumains.
Et là enfin un espoir. Je vois au loin un village. Sans doute à quatre ou cinq heures de marche. Je ne sais s’il s’agit de Navalpeiral del Tormes. Peu m’importe. Rejoindre un village, et puis là se débrouiller. Je suis obséder par ma bouteille d’eau dans le coffre de la voiture…. Ici, il me reste à peine un quart de litre d’eau potable. Je remplis  d’eau de source la petite bouteille vide que j ai gardée. Je l’utiliserai pour me rincer la bouche et la gorge qui dessèchent régulièrement. Je ne l’avalerai qu’en dernière extrémité. Je dois descendre plus de cinq cent mètres de rochers.  J ai le vertige. Je ne vois pas ce qu’il y a après ce gros rocher. Je me jette en arrière. Surtout ne pas céder au vertige. Ne pas paniquer. Il faut les contourner. Les escalader, s’y laisser glisser. Et puis, c’est l’accident. Mon pied gauche s’enfonce dans un trou et tentant de réagir, je glisse sur une énorme touffe d’herbes accrochée au rocher. Je tombe vers l’avant. Je ne comprends pas de suite ce qu’il se passe. Ma poitrine cogne un rocher. Et je suis étourdi quelques secondes. Revenu à moi, je comprends vite que je n’ai rien de cassé. J’ai perdu quelque chose mais quoi ? Ma casquette simplement. Je hurle de rage. Cette descente sera un véritable calvaire, impossible à décrire. Mais j’ai l’espoir. J’ai repérer un sentier de l’autre côté de la rivière. Mais plus je descend et plus la rivière semble s éloigner. Péniblement pourtant, j’ y arrive.
La traversée est périlleuse. Les roches sont rondes et glissantes. Etre prudent. J’ai déjà fait la moitié. Mais chaque geste, chaque pas est un supplice. Mes pieds me brûlent. Au milieu du gué, je décide d’une pause d’un quart d’heure et d’un bain de pieds. J’ai de gros durions sous les orteils. L’eau glacée me fait un bien fou. Je m’asperge la tête, le cou, le dos…. J’ai de bons sparadraps et je m en protège les orteils. Mes chaussures sont fantastiques. La semelle souple et antidérapante m’enrobe bien la plante des pieds. Le dessus de la chaussure est en treillis qui aère bien. Je me rhabille. Mes bras et ma nuque brûlent sous le soleil. Pas à pas, pierre par pierre, rochers après rochers, je rejoins le sentier. De la terre battue. Je fête cela en buvant un coup et en me rinçant la bouche. 
Et je reprends ma marche. Au sens propre, je marche. Un pas devant l’autre, le même pas régulier. Comme en direction de Juprelle. Je sais qu’il y a encore trois ou quatre défilés devant moi avant ce village. Il y aura encore des tronçons arides, caillouteux, des éboulis. Mais je trace. Comme c’est étonnant ce corps qui se remet en route. Alors que la tête pense que c’est fichu, voilà que ce corps va chercher des ressources je ne sais où, qu’il marche comme si de rien n’était. Bien sûr, les ascensions font très mal et m’obligent à m’arrêter cinq minutes par ci, par là. Mais je suis confiant, j’en suis sorti. Après chaque défilé je vois le village qui se rapproche. Le paysage est plaisant. La rivière là-bas, au fonds du ravin, me rassure. Des prairies entourées de murs de pierre. Et puis des voix. Je ne vois personne mais suis sûr d’entendre des voix. Je marche d’un bon pas. Parfois je peste encore : des rochers, ce sentier qui a disparu. Mais je passe, je retrouve le sentier. Après cette montagne de couleur ocre, il y a le village. Mais je ne l’aperçois plus. Légère crainte. Et tout à coup, une troupe de scouts. Ola. ! leur dis-je. Ola Tio ! me lancent-ils. Plus loin une autre troupe et sur la gauche le panneau. Le panneau qui annonçait à l’aller : cinco lagunas 4 oras. J’interpelle un scout. D’où venez vous ? De Navalpeiral Del Tormes. Combien de temps d’ici ? Oh, trois quart d heures. Gracias, buenas vacaciones.
Je marche, je vole. Sauf dans les côtes, cela reste très difficile. Mais je repars. Cela me parait long. Bien plus que les quarante cinq minutes annoncées par le scout, me semble-t-il. Mais je pense à la bouteille d’eau dans le coffre. Une dernière côte puis une longue descente. Celle qui m’a cassé les jambes au départ. A l’approche du parking, des gens pique- niquent dans les prairies. Je n’ai aucune idée de mon apparence. L’ épuisement se traduit-il dans mon allure ? Je monte en ahanant les quinze marches inégales, oh combien, qui mènent au parking. 
J’ouvre le coffre et je bois toute la bouteille d’eau. Je mets vite une chemise. D’autres chaussures. Je démarre. Le premier café est à cinq cent mètres. J’y commande deux bières, une bouteille d’eau et un mini sandwiche au thon- tomate. Curieusement je n’ai pas très faim mais ce petit sandwich est merveilleux. 
Il est 19h30. Soit quatre heures après m’être réveillé dans la montagne. Onze heures trente depuis que je me suis mis en marche ce matin.
La terrasse sur laquelle je suis installé est baignée de soleil. Trois jeunes filles parlent et rient entre elles. Une famille s’installe à la table à côté. Un vieux paysan parle avec un couple de passage. Personne ne me prête attention. Bon sang, c’était quoi ce cauchemar ? L’avais-je vraiment vécu ? C’ était quoi cet autre monde ? Cette autre réalité ? Ces autres lois que je ne connaissais pas ?
Aprés une heure et demie de voiture qui ne me pèseront pas, je serai au logement à Avila. Je viderai encore une bouteille d’eau et une demi bouteille de vin. Je mange juste un bout de fromage. 
La nuit sera mauvaise. Chaque fois que le sommeil approche, je me retrouve au bord de la falaise et le vertige me reprend. Mon pied se coince entre deux rochers. Je n arrive plus a trouver un passage entre les trous d’eau.
Le et les jours suivants, évidemment, mes jambes sont tendues, elles me font mal, mais c’est viable et supportable. Je boirai durant trois jours des litres et des litres d’eau. Mes bras et ma nuque sont bien « cuits » mais il n’y a pas de lésions.
Je raconte à Marlène. Elle est heureuse et soulagée que je sois rentré. Elle pense vieux fou, mais ne me le dis pas. J’insiste, si je ne l’avais pas fait cette fois, je ne l’aurais plus fait. Je l’aurais regretté le reste de ma vie.
Je sais, je ne suis pas arrivé aux cinq lacs, à las cinco lagunas. Mais au fond, ce que je voulais, c’était aller au bout de moi-même. Je voulais me dépasser. Et cela, j’y suis parvenu 
Dieu que la montagne est belle. Dieu qu’elle est féroce et impitoyable




mardi 18 juillet 2017

Les coussins de Niharra

Je vous écris d’Avila en Espagne. Jusque il y a peu, Avila évoquait pour moi presqu’uniquement Sainte Thérèse. Auteure du « Chemin de la perfection » (1583) et créatrice de l’ordre des carmélites déchaussées. Elle donnera naissance à un large mouvement des couvents « déchaux «  et produira de nombreux écrits mystiques. Elle est devenue en 1970 la première femme proclamée Docteur en science de l’Eglise. Il existe aujourd’hui à Avila une Université de la Mystique. Ceci,  pour vous dire que Sainte Thérèse d’Avila n’est pas n’importe qui pour le monde catholique.
Avila, c’est aussi une ville, un ensemble architectural exceptionnel. La vieille ville, entourée d’une muraille de 3 km (la mieux conservée du monde) et dont certaines des 88 tours atteignent près de 20 mètres d’hauteur, est majestueuse et impressionnante. J’ai eu l’occasion d’y grimper et de la parcourir. Cela vaut le déplacement. L’intérieur de la vieille ville est d’une richesse monumentale ahurissante. A égale distance de Salamanca, de Madrid et de Ségovie, on peut y passer une quinzaine de jours riches en découvertes. De plus, pas moins de 115 senderos (chemins de randonnées) parcourent sa sierra et celle de Credos. Inutile de vous dire que j’y use mes souliers. Et pas plus tard qu’hier lundi, j’ai réussi à me perdre durant 11 heures dans la sierra. Je ne vous dis pas l’état de mes jambes aujourd’hui et des brûlures sur mes bras et ma nuque. De plus, comme il a bien fallu que je me résigne à me désaltérer d’ eau de source, mes intestins sont aujourd’hui déchainés. Mais, c’est une autre histoire que je vous conterai une autre fois.
Revenons à Sainte Thérèse.
Enfant, j’ai grandi non seulement dans la rue, les prairies, les bois et les terrils, mais aussi au milieu des nonettes et des curés. Nourri d’évangiles et d’histoires saintes, j’avais, sans doute vers sept, huit ou neuf ans, un attrait tout particulier pour les histoires d’apparitions de la Vierge. (voilà sans doute qui explique ma collection de plus d’une trentaine de statues de l’Immaculée Conception, j’y pense en vous écrivant). Lourdes, Fatima, Banneux, Beauraing… n’avaient pas beaucoup de secrets pour moi. J’étais émerveillé par la description que l’on faisait de la beauté de « cette dame éblouissante » : son visage éclatant, sa peau blanche et immaculée, sa robe du bleu du ciel qui n’avait de pareil que le bleu de ses yeux, la douceur de sa voix qui nous invitait à penser à elle et à prier pour qu’elle revienne. « Sa robe et sa chevelure étaient nimbées d’un nuage d’étoiles… »
J’en étais venu à une seule obsession : qu’elle m’apparaisse à moi aussi. Je récitais alors force « Je vous salue Marie ». J’en étais amoureux fou et j’étais sûr qu’un  jour elle m’apparaîtrait. Elle aussi tomberait amoureuse de moi et refuserait alors de retourner au ciel pour ainsi vivre à mes côtés. Je serais l’homme le plus doux et le plus prévenant qui soit. On se passerait de l’Ange Gabriel pour assurer notre descendance. Bien des années plus tard, ma thérapeute me dira, à propos d’une toute autre aventure, que mon attrait pour les femmes était particulièrement précoce. Ceci pour vous dire combien j’étais intéressé de me retrouver à Avila.
En matière de précocité, Sainte Thérèse n’était pas en reste. Femme, elle vit apparaître non pas la vierge Marie, mais son fils Jésus Christ en pleine maturité, semble t’il : « Il avait un visage si empourpré, qu’il ressemblait à ses anges aux couleurs si vives qu’ils semblent s’enflammer. Je voyais dans ses mains une lame d’or, et au bout, il semblait y avoir une flamme. Il me semblait l’enfoncer plusieurs fois dans mon cœur et atteindre mes entrailles : lorsqu’il le retirait, il me semblait les emporter avec lui, et me laissait toute embrasée d’un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle m’arrachait des soupirs, et la suavité que me donnait cette grande douleur, était si excessive qu’on ne pouvait que désirer qu’elle se poursuive…. ». Ce texte je l’ai lu ce matin, imprimé dans la fonte sur un mur du « Monastère de l’Incarnation des Carmélites Déchaussées ». Le couvent où vécu Sainte Thérèse. Un dame m’y a fait entrer et m’y a guidé à la seule condition qu’en remerciement, je prie pour elle car j’avais l’air d’un homme à la foi profonde, me dit elle. Je lui ai promis qu’à tout le moins, je brûlerai un cierge, électrique s’il vous plaît, pour le salut de son âme.
Quittant le monastère, j’ai pensé que bien des jeunes filles avaient du prononcer leur vœux en espérant vivre, à leur tour, cet orgasme mystique.
Depuis quelques temps, les grandes cathédrales, basiliques et autres monuments baroques, romans ou gothiques, me saoulent assez vite. Aussi, après trois jours de promenades à l’intérieur de la vieille ville d’Avila, j’avais pris le volant de ma merveilleuse Fiat 500L de location pour parcourir la Castille Léon à la recherche non pas du gothique mais de l’authentique et du rustique. Je peux vous dire que je n’ai pas été déçu et que j’emporte avec moi des dizaines de photos de petites églises et de cimetières. Les tombes de ces derniers sont souvent blanches et couvertes de fleurs en plastique qui leur donne un air complètement kitch. (le soleil assassin d’ici tuerait en moins d’une demi heure n’importe quelle fleur naturelle coupée). Ce dimanche, j’avais décidé d’y aller au hasard et de tenter d’’assister à une messe dans un de ces hameaux qui paraissent complètement dépeuplés. Je venais de faire une photo de l’église de Niharra. J’allais repartir quand je vis un femme portant une énorme clé, qui se préparait à ouvrir la porte de l’église dont le clocher était recouvert de nids de cigognes. Il y a une messe ? Oui, à 11 heures. C’en était presque miraculeux. J’en avais pour un quart d’heure à attendre. Je me suis donc installé sur un des bancs en bois patiné, proches de l’entrée. Tous les bancs portaient des coussins au tricots colorés. J’en déplaçais quelques uns pour m’installer. Je ne savais pas que ce faisant j’allais perturber le début de l’office. Arrivèrent une, deux, trois femmes. L’une d’entre elles, dont je compris de suite qu’elle était l’empêcheuse de tourner en rond du coin (j’en ai connu dans ma vie d’enfant de cœur, de ces mégères qui pourrissaient la vie du curé) m’interpella. Elle voulait savoir si j’étais là pour la messe ou juste pour voir l’église. Les deux lui dis je. Pas contente, elle allât  passer sa mauvaise humeur sur une petite vieille qui s’était installée au premier rang et qui semble t’il avait pris un coussin qui ne lui appartenait pas. Le curé, il devait être un peu plus jeune que moi, arrivé entretemps, lui cria de laisser cette vieille tranquille. Je sentais que rien que la vue de cette femme le mettait hors de lui.
D’autres femmes arrivèrent. Et étonnement, j’en dénombrais une soixantaine et pas que des vieilles. Il y avait là des dames de quarante ou cinquante ans, magnifiquement vêtues, le port altier et élégant. La soie semblait le tissu le plus utilisé dans la confection de robes très contemporaines. Certaines s’installèrent sur le banc derrière moi. Mais je compris vite que leur place habituelle était sur le banc que j’occupais. J’avais déplacé quelques coussins sur le banc devant moi. Finalement, après moultes contorsions, chacune finit par récupérer le sien en m’adressant de petits sourires gênés. Une autre dame arriva et eut un moment d’hésitation aussi. Elle ressemblait à la Reine Sophie, plus jeune et plus belle. Elle était vêtue d’un pantalon noir et d’un chemisier gris. La classe. Elle s’installa deux bancs devant le mien. Mais elle cherchait son coussin. Elle en prit un, noir et sans fioriture. A son image. Mais je percevais qu’elle n’était pas tout à fait certaine que c’était le sien. Toute cette histoire de coussin avait bien duré cinq minutes.
Cinq hommes sont entrés en dernière minutes et se sont installés debout dans le fonds de l’église. Je n’étais plus seul. Mais malgré tout, je fus l’objet de biens de regards discrets.
Si comme moi, vous n’allez à la messe qu’à l’occasion d’un enterrement, vous savez que le moment le plus interpellant survient un peu après la consécration, quand le curé propose qu’en signe de fraternité, nous nous serrions tous la main. La belle Sophie se retourna et avec un sourire que j’aurais voulu uniquement féminin (ici peut être était il simplement chrétien) me tendit la main que je serrais en lui rendant son sourire. Je me retournais pour passer le relais à une des femmes sur le banc derrière moi, mais quatre mains et quatre sourires se tendaient vers moi. Je le leur rendis aussi bien sûr. Je quittais l’église juste après la communion. J’avais un peu peur d’attendre la fin et de devoir participer aux conversations sur le parvis, après la messe. J’eus beau chercher un lieu pour prendre un café ou un verre, il n’y en avait pas. J’ai trouvé cela dommage et ai pensé à tous ces gens qui allait se quitter sans autre forme de cérémonie. C’était si gai avant. « Tu te rappelles le dimanche…. »
Je vous voir venir hein. Mais voilà qu’on découvre un Mario calotin, direz vous.  Hélas, non braves gens. Je ne crois plus en dieu et de moins en moins aux hommes, figurez vous. La liturgie fait partie de mon enfance et j’aime parfois la retrouver. Cela fait des années que je voudrais assister à une belle messe de Noël mais cela existe-t-il encore ? Je n’ai plus la foi, mais j’aime assez bien le personnage de Jésus, que les évangélistes ont façonné comme le meilleur des hommes. Impossible d’en trouver d’aussi bon dans la réalité. J’aime bien quand Jésus chasse les marchands du temple. Il aurait bien fallu quelqu’un comme cela au PS…Ou quand il protège les prostituées. J’adore évidemment quand il change l’eau en vin. Au regard de la bêtise des hommes (dont je suis aussi), je pense souvent à la supplique qu’Il a lancé du haut de sa croix : « Père, pardonnes leur car ils ne savent ce qu’ils font »
Allei, à la semaine prochaine.











 

dimanche 9 juillet 2017

Et pourtant, il pousse

J’ai fini par trouver l’église de Villers-Saint-Siméon. Je l’avais cherchée sans succès il y a quinze jours    (voir ma chronique du 25 juin « c’était son ombre, j’en suis sûr »). Elle est bien cachée dans son écrin de verdure et d’arbres. Elle est entourée d’un petit cimetière. Certaines tombes sont proches de la porte d’entrée. Il y a surpopulation et les autorités communales de Juprelle tentent d’y faire de la place. Pour « les jeunes en quelques sortes ». Devant de nombreuses tombes, on trouve donc de petites pancartes jaunes clouées sur de petits bouts de bois fichés en terre. On peut y lire ceci :

COMMUNE de JUPRELLE : CONSTAT DE DEFAUT D’ENTRETIEN DE SEPULTURE

Sépulture A.  Bloc X  allée Y  N° X (un plan se trouve à l’entrée indiquant les blocs et les allées)

Nos services ont constaté que cette sépulture était en défaut d’entretien conformément aux articles L 1232-1 et L 1232-12 du code de la démocratie locale et de la décentralisation, cette concession fait donc l’objet d’une procédure en défaut d’entretien.
Le défaut d’entretien est établi lorsque d’une façon permanente la tombe est malpropre, effondrée ou en ruine et lorsqu’elle est dépourvue de signe indicatif de sépulture exigé par le règlement communal des cimetières et par le code de la démocratie locale et de la décentralisation.
Pour tout renseignement : contactez le service des sépultures de Juprelle : 04 2787573. www.juprelle.be
Date du début d’affichage le 01-10-2016
A défaut de remise en état de la sépulture au plus tard le 01-12-2017, l’autorité communale mettra fin à la concession.
Signé : le bourgmestre C. Servaes

Je suppose qu’après le 1er décembre, les tombes concernées - à mon avis une bonne trentaine - seront démantelées. Que deviennent les pierres tombales ? Les ossements ?
J’ai remarqué cinq tombes qui présentaient les caractéristiques de « défaut d’entretien » semblables aux autres. Mais face à elles, aucune pancarte jaune. L’une avait encore un bouquet de fleurs en plastique terni dans un de ses vases en pierre. Sans doute cela lui a sauvé « la vie ». Deux autres portaient, gravée dans leur pierre, l’inscription « concession à perpétuité ». Et enfin sur les deux dernières  était fixée une petite plaque émaillée en blanc avec un drapeau aux couleurs belges et la mention « FNAPG ». Fédération Nationale des Anciens Prisonniers de Guerre. Je connaissais le sigle de cette fédération dont mon instituteur, monsieur Jadoul et Alexandre faisaient partie (voir ma chronique du 29 septembre 2014 : « Alexandre et les fleurs de gare »).
Il y a un grand caveau, peut-être le plus grand, contre le mur d’enceinte. Gravé sur la pierre horizontale : FAMILLE SIMENON. Il faut que je jette un œil à son livre  « Pédigrée ». Sa première expérience sexuelle avec une cousine à la campagne, il avait douze ans : était-ce à Villers Saint Siméon ?
On entre dans l’enceinte du cimetière et de l’Eglise par un petit portail en fer forgé noir. Sur la gauche, l’ancienne cure qui selon les inscriptions lues sur la boîte aux lettres est aujourd’hui occupée par un couple. Le jardin du curé n’est plus entretenu.
En sortant, si on descend plus bas, on découvre un petit bâtiment au fronton duquel est gravé « Ecole Communale. 1871 ». Le bâtiment est très bien préservé et est aussi habité par un couple.
Devant l’école un monument « A nos héros, tombés au champ d’honneur ». Dans la colonne 1914-1918, deux noms seulement : Maréchal G et Tilkin L. Dans la colonne 1940-1945, quatre noms : Herman L., Sauvage M., Boré A. et Collardin D.
J’ai songé que ces six personnes ont fréquenté l’école communale construite en 1871.
Il devait y avoir très peu d’habitants à Villers Saint Siméon à ces époques. Jusqu’en 1977, date de la fusion des communes, Villers Saint Siméon était une commune à part entière. 9 villages constituent aujourd’hui la commune de Juprelle. Outre Juprelle et Villers Saint Siméon, il y a aussi : Flexhe-Slins Et Slins, Lantin, Liers, Paifve, Slins, Voroux-Lez-Liers et Wihogne. Soit 8800 habitants. Sans doute trois fois moins en 1914.
La paroisse de Villers Saint Siméon quant à elle, fait partie de l’équipe pastorale dite des « Douze » : Rocourt, les neuf de Juprelle, Milmort et.. ? Quelle est le douzième ? Impossible de le savoir !
Plus tard, près de l’église de Liers, une grande affiche : « Milmort en fêtes ». Vous comprenez ? Je sortais d’un cimetière…
Je suis revenu par le même chemin où une deuxième ombre m’était apparue il y a quelques semaines. Au milieu des grandes plantations de céréales, j’ai pensé à ce qu’avait dit, il y a longtemps de cela, Michel Rocard. A une question d’Elkabbach qui lui faisait remarquer que ses mesures n’avaient pas l’air de porter leurs fruits, le premier ministre avait répondu : « Il faut du temps pour tout voyons. Asseyez-vous donc au bord d’un champ, monsieur. Vous pouvez regarder le blé durant des heures, vous ne le verrez pas pousser n’est-ce pas ! Et pourtant il pousse monsieur ».
Eblouissement. En passant dans une ruelle, une femme. Un bouquet de fleurs rouges qu’elle tient des deux mains. Elle va à gauche, à droite. Toute préoccupée de mettre ce bouquet à l’abri, elle ne me voit pas. Sa cours-terrasse,  faite maison, bien rangée, chaleureuse, rien à voir avec les magazines. Magnifique. Il était 6h50. Quand je repasse vers 8h45, elle est étendue dans une méridienne en rotin garnie de coussins blancs. Elle pense ? Elle rêve ? Une sérénité absolue que j’ai eu peur de perturber. Un moment d’éternité pour cette femme, (est-elle Turque ? Marocaine ?) avant que mari et enfants ne déboulent dans sa journée.
J’aime croire que ma mère s’est offert de tels moments ?
Tellement riche la vie !

Allei, à lundi prochain.

lundi 3 juillet 2017

bonne version de "des pistes pour les Abruzzes

Quelques-uns d’entre vous ont décidé de passer leurs vacances dans les Abruzzes. Manière de soutenir l’économie locale après les tremblements de terre de ces douze derniers mois. Merci pour les Abruzzes.
Je vous livre donc quelques infos et indications. Elles sont limitées à mon expérience. Sachez que moi j’allais souvent dans ma famille et ce que je préférais, c’était m’immerger dans leur vie quotidienne.
Un conseil avant tout : perdez-vous, sortez des grands axes, aller vers les petites routes de campagne, arrêtez-vous dans les hameaux, buvez l’eau de la fontaine, asseyez-vous et ne soyez pas étonnés qu’un habitant vienne s’enquérir et vous demander si vous n’avez besoin de rien. Nous étions à Martin Sicuro et avons un jour pris la route vers Bellante et Teramo…Nous avons ainsi fait une excursion merveilleuse dans les villages et les bois de la région.
Surtout, évitez l’axe Giulianova-Teramo. C’est infernal.
Je ne puis vous donner d’indications que sur la province de Teramo. Je ne connais pas assez Chieti et Pescara.
Certain(e)s parmi vous (Luciana, Yvette…) ont donc beaucoup plus de connaissances que moi. S’ils ou elles me communiquent des « tuyaux », je ne manquerai pas de les diffuser.
Par contre, je vous conseille une excursion à Rome (vous passerez près de l’Aquila et des villages accrochés à la montagne). Teramo-Rome c’est 1h30. Tapez dans votre GPS : Piazza Sonnino. Trastevere. Le quartier le plus animé de Rome. A cinq minutes à pieds du centre : quartier juif, Argentina, Panthéon, Trévi etc. A la piazza Sonnino, une pizzeria. La meilleure du monde. Son nom : i marmi. Ne vous trompez pas. N’allez pas à celle d’à côté. Faites la file sur le trottoir si nécessaire. En entrée : baccala. En plat pizza, puis pizza et encore pizza. Veinards va.
En revenant vers l’Aquila, à 15 ou 20 km de Rome, vous verrez une indication Tivoli. Allez-y et visiter la splendide Vila Verde et ses cents fontaines. (Vérifiez les heures d’ouverture)
Si vous logez à la côte dans une des nombreuses stations balnéaires, vous trouverez tout ce que vous voulez à portée de mains. Profitez de la plage et du soleil. Il y a partout de belles et longues promenades en bord de mer. Vous comprendrez très vite que les villes du bord de plage sont assez récentes (30 ou 40 ans) et qu’il vaut la peine de visiter les anciens centres de ces villages : Rosetto alto, Giulianova alto, Alba alto, Tortoretto alto,  Martin Sicuro alto etc. Ne ratez Tortoretto alto, c’est à mon avis le plus beau et le mieux préserver. Ne ratez pas non plus quand vous y serez, un repas au restaurant « Anchise ». Essayez de vous installer près des fenêtres ou mieux sur la petite terrasse. La vue sur la mer et la campagne est extraordinaire (si on fait l’impasse sur le viaduc de l’autoroute).
J’en profite pour vous conseiller les plats traditionnels des Abruzzes :
Pasta (ou spaghettis ou maccheronis) à la Chitarra. Pâtes faites à la main. Prenez la salsa al ragu.
Scrippelle ‘mbusse (crêpes farcies de pecorino plongées dans le bouillon)
La porchetta (cochon de lait désossé et roulé avec des herbes aromatiques, cuit au four.
Arrosticini petites brchettes de viandes d’agneau ou de porc.
Pasta con fagioli (un de mes plats préférés : pâtes et haricots)
Coniglio (lapin), capra (chèvre), ragu all’abruzzese, polenta e fagioli, fritatta (omelette aux légumes) etc. etc.
Si vous souhaitez acheter du poisson en direct aux pêcheurs, allez à Martin Sicuro, très petit port de pêche. Entre 7 et 10 h le matin, les pêcheurs vendent leur pêche sur de petits étals. Mieux vaut y aller tôt. (Mais je suppose que comme moi, en vacances, vous vous levez dès six heures le matin et faites ensuite la sieste aux heures les plus chaudes.)
Si vous faites une excursion d’un jour, l’incontournable destination : Prati di Tivo. C’est la station de ski du Gran Sasso. La station elle-même n’a pas d’intérêt, mais c’est un point de départ. Vous pourrez soit y prendre le télésiège et gagner la montagne, soit y monter à pieds, soit encore prendre un des nombreux chemins de randonnées qui y sont indiqués.
Pour vous y rendre vous passerez nécessairement par Pietra Camela (les prati di Tivo se trouvent d’ailleurs sur le territoire de Pietra Camela) labellisé « plus beau village d’Italie ». Arrêtez-vous, entrez dans le village par les escaliers, c’est ex-tra-or-di-nai-re. J’y resterai des heures et des jours assis sur les bancs et les terrasses. En 1945, le village comptait 1500 habitants. Aujourd’hui, à peine 300 résidents en été, qui viennent du monde entier (Argentine, Australie, Canada, Etats Unis....). Ce sont les descendants des émigrés. 15 à 20 personnes y restent encore en Hiver. Mon « zio » Guerino connaissait le patron du bar de Pietra Camela, qui se trouve au milieu de la place face à la route. Quand nous y allions, nous devions y faire une halte, le vin se trouvait dans une dame jeanne au frais dans la fontaine taillée dans la roche au fonds du bar. Le bar existe toujours. Mais le vin est aujourd’hui mis en bouteille et non plus en dame jeanne, pas frais et on le sert rarement à 11h le matin comme c’était le cas avant. Le village a été très touché par les tremblements de terre et est étançonné par des madriers en bois. Si une maison s’écroule, c’est tout le village qui pourrait y passer tant les habitations sont imbriquées les unes aux autres. Tout en haut du village, part un sentier de randonnée qui longe le ravin et sa rivière. L’endroit est assez sauvage. Gare aux loups et aux ours, vous êtes dans le parc national du Gran Sasso. Mais quelle merveille.

Quand je vais au Gran Sasso, venant de la mer, je fais une halte à Montorio al Volmane. Je mange dans une Osteria qui se trouve dans la rue principale après la place en descendant vers la rivière. Le mercredi se tient le marché de Montorio. Assez authentique. Vous y trouverez trois ou quatre marchands de porchetta (que vous pouvez emporter avec vous pour votre marche en montagne ou pour le repas du soir). Vous y trouverez aussi une quincaillerie où acheter La Chitarra sur laquelle vous pourrez faire vos pâtes en Belgique (je vous apprendrai). Et enfin des draps et tissus traditionnels.
Sur la route nationale, dans le bas de Montorio, vous trouverez une boucherie : la macelleria Patella (lointain cousin de ma famille maternelle). Entrez-y, saluez le de ma part (Mario dal belgio) et vous y trouverez les fameuses saucisses au saindoux : salciccia sotto strutto. Vous en trouverez aussi dans l’huile d’Olive. « Il était de tradition quand j’allais dans les Abruzzes, d’emmener mon oncle, ma tante et mon cousin Giovanni au Gran Sasso. Ma tante prenait une vessie remplies de saucisses au saindoux et un gros pain de sa fabrication « al lievito madre » (levain). Il fallait dégager les moisissures et champignons avant d’ouvrir la vessie et en dégager les saucisses que l’on étalait, imbibées de saindoux, sur les grosses tranches que mon oncle avait coupées avec son canif. Nous buvions le vin à même le goulot de la petite dame-jeanne de 10 litres. Nous terminions le repas avec le pecorino d’où sautaient les asticots que mon oncle tentait d’attraper avec son morceau de pain (l’afsca n’existait pas et les asticots avaient le goût du pecorino). Mon oncle mangeait debout de peur des vipères. De vous le raconter, j’en ai les larmes aux yeux.
Teramo est une très belle ville, surtout bien entendu son centre historique (y existe un office de tourisme qui vous informe non seulement sur la ville mais sur toute la région). Je vous fais confiance pour étudier par vous-mêmes l’histoire de Teramo.
Si vous voulez aller sur mes pas : de Montorio, suivez Tossicia. C’est le village où est née et a vécu ma mère jusque ses 22 ans. Le village est très beau. Garez-vous sur la place et parcourez ses ruelles et ses placettes. Il s’y trouve aussi un ou deux restaurants mais pas toujours ouverts. Il y existe aussi une quincaillerie où l’on vend entre autres de petits conteneurs en inox pour l’huile d’olive. Reprenez la route vers Montorio. Lentement. Après plus ou moins 500 mètres une route à gauche : indiquée cimetière, Vila Alzano, Azzinano…Montez. Première halte à Vila Alzano. Arrêtez-vous, buvez l’eau de la fontaine. Retournez-vous et regardez le Gran Sasso. C’est le mien, celui que je voyais de la fenêtre de ma tante. Si vous voyez quelqu’un, demandez où acheter de l’huile d’olive. En principe la deuxième maison à droite sur la route qui continue. Pour cela il vous faut un petit conteneur.
Continuez vers Azzinano (village dont la caractéristique est qu’il développe les peintures murales. Il y existe un bar pour y boire votre xième verre de rosé. Continuez vers Aquilano. Garez-vous sur la palce de l’église. Entrez dans le hameau. La maison de ma mère s’y trouve.
Tous ces endroits sont fort touchés par les tremblements de terre. Mais quand vous êtes sur la place de l’église d’Aquilano, regardez les paysages autour de vous. Vous trouverez là aussi des tas d’indications pour des randonnées dans les bois et la montagne. Vous êtes dans le parc national des Abruzzes.
Il y a de nombreux villages à visiter dans la région : Ciampi, Castelli (village produisant des céramiques). La place me manque pour vous détailler. Perdez-vous. Perdez-vous. Vous rencontrerez des habitants, Ils ont l’âme paysanne et montagnarde. Le goût de l’authenticité. Le sens naturel de l’accueil et de la gentillesse.

Allei, bon voyage, bon séjour et à bientôt.

des pistes pour les Abruzzes

Si vous souhaitez acheter du poisson en direct aux pêcheurs, allez à Martin Sicuro, très petit port de pêche. Entre 7 et 10 h le matin, les pêcheurs vendent leur pêche sur de petits étals. Mieux vaut y aller tôt. (Mais je suppose que comme moi, en vacances, vous vous levez dès six heures le matin et faites ensuite la sieste aux heures les plus chaudes.)
Si vous faites une excursion d’un jour, l’incontournable destination : Prati di Tivo. C’est la station de ski du Gran Sasso. La station elle-même n’a pas d’intérêt, mais c’est un point de départ. Vous pourrez soit y prendre le télésiège et gagner la montagne, soit y monter à pieds, soit encore prendre un des nombreux chemins de randonnées qui y sont indiqués.
Pour vous y rendre vous passerez nécessairement par Pietra Camela (les prati di Tivo se trouvent d’ailleurs sur le territoire de Pietra Camela) labellisé « plus beau village d’Italie ». Arrêtez-vous, entrez dans le village par les escaliers, c’est ex-tra-or-di-nai-re. J’y resterai des heures et des jours assis sur les bancs et les terrasses. En 1945, le village comptait 1500 habitants. Aujourd’hui, à peine 300 résidents en été, qui viennent du monde entier (Argentine, Australie, Canada, Etats Unis....). Ce sont les descendants des émigrés. 15 à 20 personnes y restent encore en Hiver. Mon « zio » Guerino connaissait le patron du bar de Pietra Camela, qui se trouve au milieu de la place face à la route. Quand nous y allions, nous devions y faire une halte, le vin se trouvait dans une dame jeanne au frais dans la fontaine taillée dans la roche au fonds du bar. Le bar existe toujours. Mais le vin est aujourd’hui mis en bouteille et non plus en dame jeanne, pas frais et on le sert rarement à 11h le matin comme c’était le cas avant. Le village a été très touché par les tremblements de terre et est étançonné par des madriers en bois. Si une maison s’écroule, c’est tout le village qui pourrait y passer tant les habitations sont imbriquées les unes aux autres. Tout en haut du village, part un sentier de randonnée qui longe le ravin et sa rivière. L’endroit est assez sauvage. Gare aux loups et aux ours, vous êtes dans le parc national du Gran Sasso. Mais quelle merveille.

Quand je vais au Gran Sasso, venant de la mer, je fais une halte à Montorio al Volmane. Je mange dans une Osteria qui se trouve dans la rue principale après la place en descendant vers la rivière. Le mercredi se tient le marché de Montorio. Assez authentique. Vous y trouverez trois ou quatre marchands de porchetta (que vous pouvez emporter avec vous pour votre marche en montagne ou pour le repas du soir). Vous y trouverez aussi une quincaillerie où acheter La Chitarra sur laquelle vous pourrez faire vos pâtes en Belgique (je vous apprendrai). Et enfin des draps et tissus traditionnels.
Sur la route nationale, dans le bas de Montorio, vous trouverez une boucherie : la macelleria Patella (lointain cousin de ma famille maternelle). Entrez-y, saluez le de ma part (Mario dal belgio) et vous y trouverez les fameuses saucisses au saindoux : salciccia sotto strutto. Vous en trouverez aussi dans l’huile d’Olive. « Il était de tradition quand j’allais dans les Abruzzes, d’emmener mon oncle, ma tante et mon cousin Giovanni au Gran Sasso. Ma tante prenait une vessie remplies de saucisses au saindoux et un gros pain de sa fabrication « al lievito madre » (levain). Il fallait dégager les moisissures et champignons avant d’ouvrir la vessie et en dégager les saucisses que l’on étalait, imbibées de saindoux, sur les grosses tranches que mon oncle avait coupées avec son canif. Nous buvions le vin à même le goulot de la petite dame-jeanne de 10 litres. Nous terminions le repas avec le pecorino d’où sautaient les asticots que mon oncle tentait d’attraper avec son morceau de pain (l’afsca n’existait pas et les asticots avaient le goût du pecorino). Mon oncle mangeait debout de peur des vipères. De vous le raconter, j’en ai les larmes aux yeux.
Teramo est une très belle ville, surtout bien entendu son centre historique (y existe un office de tourisme qui vous informe non seulement sur la ville mais sur toute la région). Je vous fais confiance pour étudier par vous-mêmes l’histoire de Teramo.
Si vous voulez aller sur mes pas : de Montorio, suivez Tossicia. C’est le village où est née et a vécu ma mère jusque ses 22 ans. Le village est très beau. Garez-vous sur la place et parcourez ses ruelles et ses placettes. Il s’y trouve aussi un ou deux restaurants mais pas toujours ouverts. Il y existe aussi une quincaillerie où l’on vend entre autres de petits conteneurs en inox pour l’huile d’olive. Reprenez la route vers Montorio. Lentement. Après plus ou moins 500 mètres une route à gauche : indiquée cimetière, Vila Alzano, Azzinano…Montez. Première halte à Vila Alzano. Arrêtez-vous, buvez l’eau de la fontaine. Retournez-vous et regardez le Gran Sasso. C’est le mien, celui que je voyais de la fenêtre de ma tante. Si vous voyez quelqu’un, demandez où acheter de l’huile d’olive. En principe la deuxième maison à droite sur la route qui continue. Pour cela il vous faut un petit conteneur.
Continuez vers Azzinano (village dont la caractéristique est qu’il développe les peintures murales. Il y existe un bar pour y boire votre xième verre de rosé. Continuez vers Aquilano. Garez-vous sur la palce de l’église. Entrez dans le hameau. La maison de ma mère s’y trouve.
Tous ces endroits sont fort touchés par les tremblements de terre. Mais quand vous êtes sur la place de l’église d’Aquilano, regardez les paysages autour de vous. Vous trouverez là aussi des tas d’indications pour des randonnées dans les bois et la montagne. Vous êtes dans le parc national des Abruzzes.
Il y a de nombreux villages à visiter dans la région : Ciampi, Castelli (village produisant des céramiques). La place me manque pour vous détailler. Perdez-vous. Perdez-vous. Vous rencontrerez des habitants, Ils ont l’âme paysanne et montagnarde. Le goût de l’authenticité. Le sens naturel de l’accueil et de la gentillesse.

Allei, bon voyage, bon séjour et à bientôt.

dimanche 25 juin 2017

C'était son ombre, j'en suis sûr

Il faut que je vous raconte ma promenade. Je dis promenade mais je devrais parler de marche. Mon pas est rapide et ce durant trois heures. Je parcours une quinzaine de kilomètres.  Marlène m’accompagne un jour sur deux. Samedi, nous avons marché plus de deux heures trente. Parfois nous nous parlons, parfois nous nous taisons. Le silence qui nous entoure est magique.
Quand je marche seul, j’ai parfois le sentiment d’aller à la rencontre de mon passé. C’était le cas jeudi dernier. Je vous raconte et je voudrais dédier ce texte à mes petits-enfants : Elina, Elsa, Antonin.
Je suis parti tôt le matin. Je regarde toujours l’heure sur mon smartphone en sortant de la maison. Il était 6h25. Je traverse le clos résidentiel récemment construit au haut de notre rue  et rejoins la rue de l’Arbre Sainte Barbe (à ne pas confondre, comme je le fais souvent, avec la rue de l’Arbre Béni qui, elle, se trouve à Ixelles et qu’André Bialek a chanté dans les années septante). A Voroux-les-Liers, elle devient la rue de la Renaissance (qui jouxte la rue du cimetière.  Eh oui !). Je prends à droite un large sentier herbé qui me fait traverser de grandes prairies où paissent une vingtaine de chevaux et poneys. J’emprunte ensuite la Vieille Voie de Tongres qui, au-delà du Ravel qui va de Liers à Ans, retrouve son air d’antan avec sa terre et ses cailloux. Je marche alors quelques kilomètres au milieu des champs de betteraves et de céréales jusque Juprelle. Au bout de ce chemin de campagne, avant de retrouver le macadam, sur le pignon du hangar en bois d’une ferme est apposée une plaque en métal avec une écriture blanche sur fond bleu. Elle semble officielle et elle porte l’inscription « Place des voisins sympas » et en dessous en plus petit  « commune de Supercool-Cétrankil ».
J’ai été à plusieurs reprises jusque l’Eglise de Juprelle, pour cela je dois prendre la rue Tige vers la gauche. L’église n’a pas beaucoup d’intérêt mais elle voisine avec une vieille ferme en carré, tout en brique, dont la toiture de l’immense grange est en partie écroulée. Vestige de l’agriculture d’autrefois. Quelqu’un la restaurera t-elle un jour ?
Ce jeudi, j’ai décidé de partir vers la droite. De loin, j’avais repérer une autre église, mais je ne suis pas parvenu à la retrouver. A un carrefour, il y avait un poteau  indiquant quatre directions différentes sur de petites plaques en acier. Le tout ressemblait à une girouette. Heureusement ce n’en était pas une. Le panneau tout au-dessus des autres indiquait l’endroit où nous étions : Villers Saint Siméon. Un autre désignait la route en oblique à droite : Slins et Flexhe Slins. A gauche c’était Paifve et Wihorgne. Dans la direction d’où je venais, il était indiqué Juprelle et Lantin et enfin à droite Liers et Voroux les Liers. J’ai suivi cette indication. Je savais que j’avançais sans doute en parallèle avec le chemin de terre que j’avais pris dans l’autre sens. Cette route, la chaussée de Brunehaut, n’est pas très agréable : trop de voitures, pas de trottoir, rien qui  pourrait avoir un quelconque intérêt, si ce n’est le mur d’enceinte en brique d’une immense propriété ancienne. Qui peut habiter un tel endroit et avoir les moyens de l’entretenir?
Après un bon kilomètre je vois un chemin de terre sur ma droite. Au loin, j’aperçois le gazomètre. Je comprends que, en prenant ce chemin, je vais rejoindre ma vieille voie de terre et de cailloux.
De suite, je constate que, pour la première fois depuis que je fais cette marche, j’ai le soleil dans le dos et mon ombre marche devant moi. Je parcours à peine 200 mètres et tout à coup, j’ai l’impression, furtive, qu’une deuxième ombre marche à côté de la mienne.  Je me retourne pensant être suivi, mais il n’y a personne.  D’un côté du chemin un champ d’avoine, de l’autre un verger de poiriers. Je reprends ma marche  et de nouveau cette autre ombre m’apparaît. Je me retourne mais toujours rien. Je me dis que le mieux est que je l’observe un certain temps sans me retourner. Est-ce que j’ai des troubles de la vision ou est-ce qu’elle existe réellement ? Je l’observe, je connais bien mon ombre et celle qui se trouve à son côté n’est pas la mienne. La personne est plus tassée, plus large. Et très vite je la reconnais. Un énorme frisson me parcourt. Sa casquette qu’il tient à la main. Ses longues et rares mèches de cheveux qui virevoltent sur son crâne rond, son gilet qui s’élargit à la taille et que je lui ai toujours connu durant les trente ans où je l’ai fréquenté. Je suis né en 1951, il est mort en 1980. Pépère, mon grand-père paternel. Je suis abasourdi. J’ose un : c’est toi pépère ?  C’est ainsi qu’enfants nous l’appelions. Ca va pépère ? « Oui, t’inquiètes pas, continue de marcher Mario, je suis derrière toi ». De nouveau je frissonne. Les larmes me montent aux yeux. Je n’ose aucune autre question de peur qu’elle ne s’étrangle dans un sanglot. Je ne veux pas me retourner, l’ombre pourrait disparaître. Je suis sûr de sa voix aussi, enrouée par le tabac. De son accent marseillais : Il a quitté l’Italie à 11 ans, en marchant durant des semaines à travers les montagnes, grappillant un quignon de pain dans une ferme, des épluchures de patates dans une autre. De Pragelatto, près de Sestrières, jusque Marseille où il a vécu quelques années. Natale – c’est son prénom, Noël en français - Gotto est piémontais. Mais, enfants, c’est dans les Abruzzes que nous allions. La région de ma mère. Aussi me suis-je toujours considéré comme abruzzaise et non piémontais malgré mon attachement à mon « Pépère ».
Au bout d’un kilomètre que je parcours étreint par l’émotion,  je rejoins mon chemin de campagne pas loin de la Place des voisins sympas. Je prends à gauche. Ce faisant j’ai le soleil en oblique et mon ombre est à droite derrière moi. Je suis borgne de mon œil droit et donc ne la voit plus.  Je me retourne mais la sienne a disparu. Je veux la revoir, je ne veux pas la perdre. Me vient une idée. Je sais que dans trois kilomètres, je vais croiser la chaussée romaine. Il ne reste qu’une bande de cinquante mètres des pavés d’origine, mais j’adore les fouler en pensant qu’ils ont été plantés là il y a deux mille ans. Les vieux cailloux, cela va plaire à Natale aussi me dis-je. Si je prends cette chaussée à gauche et ensuite, dans l’autre sens le Ravel qui lui est parallèle, j’aurai de nouveau le soleil dans le dos. Ce que je fais. Mais dans les hautes herbes, je n’arrive pas à distinguer mon ombre. Alors, je prends la première sortie du Ravel à gauche vers l’église de Liers et là, je tourne à droite sur la rue Provinciale. Bien joué. Le soleil projette mon ombre sur les façades des maisons ; la sienne est là encore qui m’accompagne.  Chair de poule sur tout le corps. Je ne pose aucune question. Il se tait aussi.  Je ralentis le pas pour profiter au maximum de sa présence.
J’ai dépassé les vitrines d’une des dernières vanneries de la province, et me suis engagé à gauche sur le chemin entre les prairies aux chevaux et poneys. Je découvre le nom de ce sentier herbé : ruelle au bois. Ce devait être il y a longtemps. Aujourd’hui, le bois a disparu. Et l’ombre aussi. Et moi, de nouveau,  les larmes me montent aux yeux.
En rentrant, je décide de ne rien dire.  Comment expliquer deux ombres ? Non, je préfère l’écrire. Quand c’est écrit, cela devient une histoire. C’est au lecteur de décider s’il y voit la vraie vie.
Mais en finissant ce texte, je regarde la seule photo que j’ai de lui. C’était son ombre, j’en suis sûr. C’était sa voix enrouée de tabac qui m’avait lancé la phrase la plus précieuse qui soit d’un grand père à son petit-enfant : « Continue de marcher, je suis derrière toi ».

Allei, à lundi hein.

lundi 19 juin 2017

Street art à Roubaix et variations sur Modiano

Nous n’avions pas planifié ce court voyage. En fait si. Nous nous étions dit le WE dernier quand Marlène m’avait montré l’article du soir sur « Street génération(s) », une expo sur l’art urbain à Roubaix, que nous ne pouvions pas manquer cela. Mais nous n’en avions plus reparlé. Le mercredi soir, elle m’a demandé si j’allais marcher demain jeudi, j’ai répondu : ah, non, on annonce de la pluie, donc nous allons voir l’expo Street art à Roubaix. Ah, chouette m’a-t-elle répondu, alors je prends une petite valise et nous passons une soirée et une nuit soit à Roubaix si cela se prête, soit à Lille. Et oui, liberté : privilège de la pension.
Roubaix et Lille, c’est tout près en fait. Nous sommes partis à 11h et à 13heures pile, nous étions attablés dans le magnifique restaurant de « La condition publique ». Gigantesque bâtiment industriel, ancienne usine de conditionnement textile, aujourd’hui reconverti en lieu d’animations culturelles: laboratoire créatif, lieu de vie, concerts, expositions, fab lab, marché, restaurant, événement. Rien que l’aménagement du restaurant et le bâtiment valent le déplacement. La toiture est en partie végétalisée et s’y développe un potager urbain où s’affairent, comme au resto, des jeunes en formation.
L’expo est tout simplement extraordinaire. Le lieu est fait pour bien sûr. Il y a des photos faites dans les rues et dans le métro de New York, il y a des toiles et des panneaux. Il y a surtout des œuvres des plus grands artistes réalisées in situ. Cerises, oui avec s, sur le gâteau, des oeuvres ont été réalisées sur les murs extérieurs  et en les parcourant, on se retrouve dans une cité ouvrière dont les rues convergent en étoiles vers l’usine. Exactement comme le carré de Bois du Luc ou la cité du Grand Hornu. Sur le toit de la Condition Publique, on peut admirer une immense composition aussi merveilleuse que touchante de Jef Aérosol.’On resterait des heures à la regarder.
L’expo retrace l’histoire de l’art urbain depuis le New York des années quatre-vingt, en passant par les quais de Paris et les murs des grandes villes du monde. Le phénomène graffiti s’est développé à une rapidité inouïe pour se métamorphoser aujourd’hui dans les pochoirs des tout grands artistes que sont Banksy, Jef Aérosol (très présent à Roubaix), Space Invader etc.
C’est Magda Danisz qui a fait entrer l’art urbain dans les galeries et musées. Grâce à son travail, les œuvres de Jeff Aérosols ou d’autres se payent en dizaine de milliers d’Euros. Les œuvres de Banksy atteignent aujourd’hui le million d’Euros. C’est elle la commissaire de l’expo de la Condition Publique.
Notre génération a eu de nouveau la chance d’assister à la naissance et à l’épanouissement d’une nouvelle école ou d’un nouveau mouvement artistique qui a accompagné la culture urbaine. L’art urbain a atteint aujourd’hui déjà, ses lettres de noblesses.
Ne ratez pas cette expo et cette petite excursion dans le nord de la France. On découvre ainsi un Roubaix qui en plus de la Piscine (ancienne piscine transformée en musée d’art contemporain) s’enrichit d’un nouveau lieu, très inspiré du Lieu Unique de Nantes mais qui s’est donné une finalité beaucoup plus large et ouverte au public et aux jeunes.
L’expo est prolongée jusqu’au 9 juillet. Je vous souhaite vraiment de pouvoir y aller.
Nous adorons Lille et c’est là que nous avons passé la soirée et la nuit. Le vieux Lille est Hyper animé en soirée (or nous y étions un jeudi soir) : des dizaines de terrasses et restaurants bondés, une architecture ancienne magnifiquement préservée, l’endroit idéal pour un city trip. Dîner au bord de la pelouse dans l’hyper centre, dans une ambiance très conviviale. Petit déjeuner chez Méert près de la Grand Place : des prix très abordables dans un cadre éblouissant.
Retour à la maison.
J’ai sursauté en lisant cette phrase de Modiano (Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014) dans « Un pedigree » : « Mon père a perdu le sien à l’âge de quatre ans ». Je l’ai lue et relue. J’ai imaginé Modiano tordre cette phrase dans tous les sens avant d’arriver à cet épure. J’ai divagué. Me suis dit  qu’il  avait  peut-être commencé par écrire : « mon père avait quatre ans quand il perdit son père ». Mais non, il n’aurait pas employé le passé simple puisque le moment où cela s’est passé est assez précis dirait ma sœur Evelyne, (romaniste, linguiste, préfète à l’athénée Catteau à Bruxelles). Mais il aurait pu écrire aussi : « mon père avait quatre ans quand le sien est mort ». Ou : « à l’âge de quatre ans, mon père a perdu le sien ». Tiens, pourquoi n’a-t-il pas retenu cette dernière forme ? Peut-être est-il parti d’une phrase bien plus compliquée du style : « à quatre ans, mon père se retrouve orphelin » ou «  à quatre ans, mon père se retrouve seul avec sa mère ». Ou encore : « ma grand-mère a été veuve quand mon père avait quatre ans ». Non plus, cette dernière tournure supposerait que le sujet du texte est la grand-mère et non plus le père. Il est possible que cette phrase ait été une fulgurance chez Modiano. Mais je préfère quand même l’imaginer la triturer en tous sens. Il se répète simplifier, simplifier. Sujet, verbe, compléments : « mon père a perdu le sien à l’âge de quatre ans ».
Je relis tout Modiano en ce moment, n’ai pas encore mis la main sur un de mes préférés : « Dans le café de la jeunesse perdue ».
Mais je laisse tomber la lecture de temps en temps car j’ai lancé ma première opération « pains et pâtes pour les voisins et voisines ». Résultat : génial. Cinq demandes, trois Kilos de tagliatelles et feuilles de lasagnes fabriquées ce dimanche matin. J’adore cette farine qui se transforme sous mes mains.
Tiens, vous êtes quelques-uns à partir dans les Abruzzes pour les vacances. Cela me touche et me fait plaisir. Je vous donnerai quelques tuyaux la semaine prochaine.

Allei, à lundi comme dab hein…