lundi 5 février 2018

on me cherche (bonne version


Je n’utilise pratiquement pas LinkedIn. Je ne me souviens plus pourquoi ni comment je m‘y suis inscrit. Je n’ai jamais approfondi son utilisation. Donc j’y vais quand je vois que les messages s’y accumulent, j’en prends connaissance, je découvre des gens qui m’invitent à devenir leur ami (mais parle-t-on d’amis sur ce réseau ?), je me connecte, je lis des trucs qui m’intéressent et cela se limite à cela.
Il y a quelques jours, le réseau me dit : « voulez-vous découvrir qui a fait une recherche sur vous ? » Je clique et découvre que c’est un bibliothécaire de l’ULB. A bon ! J’imagine qu’un étudiant fait un travail sur les réfugiés, ou sur la régularisation de l’an 2000 et que mon nom apparaît. Ben oui, cela fait plaisir de ne pas être tout à fait sorti des radars. J’ai été directeur du CIRE durant 10 ans, à l’époque le CIRE s’est fort développé, nous étions passé de 5 personnes y travaillant en 1992 à 54 emplois en 2002. Nous avions mené plein d’actions et d’initiatives très intéressantes. Nous avions créé des services en tout genre pour les demandeurs d’asile, les réfugiés et les sans-papiers. Et avions créé le mouvement qui allait obtenir une loi qui permit à 63000 personnes d’être régularisées. J’avais été très médiatisé à l’époque, je n’en retire aucune gloire, la médiatisation était nécessaire pour faire aboutir le combat que nous menions. Cette période avait été passionnante, exaltante, mais j’en étais sorti épuisé.
Bref, de temps à autre un étudiant ou plus rarement un journaliste me contacte pour une info ou l’autre sur l’époque. Sans plus. Je suis toujours très sensible à cette problématique. Au moment le plus aigu de la fuite des syriens, je rongeais mon frein. J’avais peur de replonger dans ce combat très prenant (je dois dire qu’à l’époque j’ai travaillé durant des années 7 jours sur 7) Mais encore aujourd’hui, je me demande pourquoi n’est-on pas allé les chercher ? Comment se fait-il que nous n’ayons pas organisé bus et bateaux pour aller les chercher à Lesbos (île grecque où arrivaient les syriens) comme d’autres avant nous étaient aller recueillir les vietnamiens en mer ?
Alors vous comprenez qu’aujourd’hui je suis heureux de voir cette mobilisation, cette nouvelle résistance qui sort au grand jour, ces milliers d’hébergeurs qui assurent la solidarité et qui pratiquent la désobéissance civile. Ce qui est nécessaire car des lois nous paraissent injuste et anti démocratique. Je ne suis pas très actif dans ce mouvement, je relaye les infos, de temps à autres, j’interviens sur les réseaux sociaux, et bien sûr je vais aux manifs dès que je peux. J’aimerais faire plus mais je sais que je ne ferais pas les choses à moitié et qu’on est vite repris corps et âmes dans ces combats qui touchent à la vie elle-même. D’où mon admiration pour les combattants d’aujourd’hui.
Et puis voilà que mon passé me rattrape. Hier soir, je jette un œil sur LinkedIn et de nouveau « voulez-vous découvrir qui a fait une recherche sur vous ? », un clic, je m’attends à un autre étudiant,  et la réponse qui apparaît est…La police fédérale !!!
Purée, qu’est-ce qu’ils font là ? Je suis troublé. J’ai lu et relu qu’une liste de 1000 visites domiciliaires est dressée. Suis-je dans cette liste? Tous ceux qui à un moment ou l’autre ont été solidaire des étrangers sont-ils repris dedans?
Olivier Chastel et Charles Michel ont donc menti. Ils disaient que les hébergeurs n’étaient pas visés !!!Charles Michel disait même qu’il admirait ces gestes de solidarité. 
J’en parle à Marlène qui n’en revient pas. On se dit que le mieux est de garder son calme. Demain (aujourd’hui donc) on avisera. Eh bien voilà, je vous raconte. Je verse une pièce au dossier. Je ne panique pas, je ne fantasme pas. Mais je me pose de sérieuses question sur ce gouvernement. Sur la NVA, ces gens qui s’affichent avec des nazis. De quoi sont-ils capables? Et Charles Michel qui, au bout du compte, les cautionne.

Je vous laisse juge

on me cherche

J’ai arrêté mes chroniques et je vous avais dit que je ne les reprendrais qu’exceptionnellement.  Et bien voilà, il s’est passé quelque chose de troublant. Je vous raconte et vous laisse juge
Je n’utilise pratiquement pas LinkedIn. Je ne me souviens plus pourquoi ni comment je m‘y suis inscrit. Je n’ai jamais approfondi son utilisation. Donc j’y vais quand je vois que les messages s’y accumulent, j’en prends connaissance, je découvre des gens qui m’invitent à devenir leur ami (mais parle-t-on d’amis sur ce réseau ?), je me connecte, je lis des trucs qui m’intéressent et cela se limite à cela.
Il y a quelques jours, le réseau me dit : « voulez-vous découvrir qui a fait une recherche sur vous ? » Je clique et découvre que c’est un bibliothécaire de l’ULB. A bon ! J’imagine qu’un étudiant fait un travail sur les réfugiés, ou sur la régularisation de l’an 2000 et que mon nom apparaît. Ben oui, cela fait plaisir de ne pas être tout à fait sorti des radars. J’ai été directeur du CIRE durant 10 ans, à l’époque le CIRE s’est fort développé, nous étions passé de 5 personnes y travaillant en 1992 à 54 emplois en 2002. Nous avions mené plein d’actions et d’initiatives très intéressantes. Nous avions créé des services en tout genre pour les demandeurs d’asile, les réfugiés et les sans-papiers. Et avions créé le mouvement qui allait obtenir une loi qui permit à 63000 personnes d’être régularisées. J’avais été très médiatisé à l’époque, je n’en retire aucune gloire, la médiatisation était nécessaire pour faire aboutir le combat que nous menions. Cette période avait été passionnante, exaltante, mais j’en étais sorti épuisé.
Bref, de temps à autre un étudiant ou plus rarement un journaliste me contacte pour une info ou l’autre sur l’époque. Sans plus. Je suis toujours très sensible à cette problématique. Au moment le plus aigu de la fuite des syriens, je rongeais mon frein. J’avais peur de replonger dans ce combat très prenant (je dois dire qu’à l’époque j’ai travaillé durant des années 7 jours sur 7) Mais encore aujourd’hui, je me demande pourquoi n’est-on pas allé les chercher ? Comment se fait-il que nous n’ayons pas organisé bus et bateaux pour aller les chercher à Lesbos (île grecque où arrivaient les syriens) comme d’autres avant nous étaient aller recueillir les vietnamiens en mer ?
Alors vous comprenez qu’aujourd’hui je suis heureux de voir cette mobilisation, cette nouvelle résistance qui sort au grand jour, ces milliers d’hébergeurs qui assurent la solidarité et qui pratiquent la désobéissance civile. Ce qui est nécessaire car des lois nous paraissent injuste et anti démocratique. Je ne suis pas très actif dans ce mouvement, je relaye les infos, de temps à autres, j’interviens sur les réseaux sociaux, et bien sûr je vais aux manifs dès que je peux. J’aimerais faire plus mais je sais que je ne ferais pas les choses à moitié et qu’on est vite repris corps et âmes dans ces combats qui touchent à la vie elle-même. D’où mon admiration pour les combattants d’aujourd’hui.
Et puis voilà que mon passé me rattrape. Hier soir, je jette un œil sur LinkedIn et de nouveau « voulez-vous découvrir qui a fait une recherche sur vous ? », un clic, je m’attends à un autre étudiant,  et la réponse qui apparaît est…La police fédérale !!!
Purée, qu’est-ce qu’ils font là ? Je suis troublé. J’ai lu et relu qu’une liste de 1000 visites domiciliaires est dressée. Suis-je dans cette liste? Tous ceux qui à un moment ou l’autre ont été solidaire des étrangers sont-ils repris dedans?
Olivier Chastel et Charles Michel ont donc menti. Ils disaient que les hébergeurs n’étaient pas visés !!!Charles Michel disait même qu’il admirait ces gestes de solidarité.
J’en parle à Marlène qui n’en revient pas. On se dit que le mieux est de garder son calme. Demain (aujourd’hui donc) on avisera. Eh bien voilà, je vous raconte. Je verse une pièce au dossier. Je ne panique pas, je ne fantasme pas. Mais je me pose de sérieuses question sur ce gouvernement. Sur la NVA, ces gens qui s’affichent avec des nazis. De quoi sont-ils capables? Et Charles Michel qui, au bout du compte, les cautionne.

Je vous laisse juge

lundi 15 janvier 2018

Fabrice

C’est lorsque j’ai appris que Fabrice était gravement malade que j’ai décidé de faire une pause dans mes chroniques et de me lancer dans l’écriture d’un livre où il serait beaucoup question de lui. Deux mois plus tard, Fabrice nous a déjà quittés, victime d’un cancer qui les dernières semaines l’a foudroyé. On m’a proposé de prendre la parole, avec d’autres à l’ultime cérémonie précédente l’incinération. Voici le texte :
Quatre mots me viennent pour parler de toi Fabrice

Le premier est le mot frère
Tu étais non seulement mon meilleur et mon plus vieil ami (nous nous sommes fréquentés cinquante et une années) mais tu étais mon frère. Nous avons eu le même parcours, nous avons pour ainsi dire grandi (au moins culturellement) ensemble. Nous avons acquis et cultivé les mêmes valeurs. Nous ne devions pas beaucoup parler pour nous comprendre.
Entre frères, on n’est pas toujours d’accord et on se dispute pour un rien. Heureusement pour nous, nous nous sommes toujours retrouvés
Quand on s’est retrouvé en novembre je t’avais envoyé un SMS disant :
« Tu m’as manqué, on est cons parfois… » Tu m’avais répondu « t’as raison, on est vraiment cons. »
Tu as été non seulement mon frère mais aussi mon grand frère. Tu as été celui qui m’a sans doute le plus et mieux conseillé dans ma vie personnelle.  Tu m’as hébergé longtemps quand j’en avais besoin.  Ce fut une belle période qui m’a permis alors de rencontrer Eliane devenue elle aussi une sœur.
Le deuxième mot c’est  le mot formidable
Tu l’employais souvent et à bon escient. Marlène me disait samedi « moi j’ai perdu mon amie Liselotte. Toi tu as perdu Fabrice ». Liselotte et toi aviez  deux points communs : l’année de naissance et l’emploi de ce mot : formidable. Tu m’avais envoyé ce message à propos de l’immunothérapie dans laquelle tu avais beaucoup d’espoir - et moi aussi - et tu avais peur que cela ne se puisse se faire. Quand on t’a dit OK tu m’as écrit «  Je commence l’immunothérapie  ce vendredi matin : C’est formidable. »
Puis, deux jours plus tard un autre message : « C’est commencé, plein d’espoir dans ce goutte à goutte. »
Quand tu as appris que cela n’avait rien donné, moi j’étais cassé, tu l’as vu et tu m’as dit : « Ne t’inquiètes pas, j’assume ». Sous-entendu j’assumerai ce qui arrivera.
Saches que dans ton combat contre la maladie, nous t’avons tous admiré.  Tu as été formidable Fabrice.
Le troisième mot c’est ta constance
Je pourrais reprendre le titre de John Le Carré  « la constance du jardinier »
Les jardiniers d’aujourd’hui ont compris avec la perma culture que les plantes peuvent se débrouiller entre elles. Pas besoin d’intrants qui affaibliraient leur défense naturelle. Elles se nourrissent les unes  les autres,  se défendent ensemble, communiquent et s’entraident. Toi tu étais le jardinier de la conscience humaine, de l’action et de la solidarité. On oublie souvent de parler de ce deuxième pilier de la méthode de la JOC. Il y a le « voir, Juger, agir » bien sûr mais il y a aussi et surtout « entre eux, par eux pour eux ». Chez toi ce second pilier était tellement ancré que ça en était une seconde nature. Tu savais que ce qui était à faire était de permettre aux gens d’être les acteurs de leur propre libération. Pas besoin d’intrants qui leur aurait enlevé leur autonomie. Il s’agissait de faire des gens les acteurs de leur histoire.
Et justement le quatrième mot qui me trottait en tête c’est le mot Histoire, avec un grand H
C’est souvent quand la mort est proche qu’on se demande quel est le sens de ce que nous avons fait et de ce que nous avons été. Des millions d’hommes et de femmes ont vécu avant nous et vivrons après nous. Nous avons à apporter, modestement, tout petitement, notre pierre. Minuscule mais tellement importante. Aussi je relis un petit texte que je t’ai lu il y a à peine quelques semaines, quand tu m’avais dit que tu ne pouvais plus te concentrer. Il est tiré du livre Sapiens. Son auteur est : Yuval Noah Harari. Albert Jacquard avait écrit sensiblement la même chose dans son livre : La légende de la Vie.
« Il y a environ 13.5 milliards d’années, la matière, l’énergie, le temps et l’espace apparaissaient à l’occasion du Big Bang. L’histoire de ces traits fondamentaux de notre univers est ce qu’on appelle la physique
Environ 300 000 ans après leur apparition, la matière et l’énergie commencèrent à se fondre en structures complexes, appelées atomes, lesquels se combinèrent ensuite en molécules. L’histoire des atomes, des molécules et leur interactions est ce qu’on appelle la chimie.
Voici 3.8 milliards d’années, sur la planète terre, certaines molécules s’associèrent en structures particulièrement grandes et compliquées : les organismes. L’histoire des organismes est ce qu’on appelle la biologie.
Voici 70 000 ans à peine, des organismes appartenant à l’espèce Homo Sapiens commencèrent à former des structures encore plus élaborées. On les appelle les Cultures.
Le développement ultérieur de ces cultures humaines est ce qu’on appelle L’Histoire.
L’Histoire des homes a, de tous temps, été traversée par le même défi culturel : Comment vivre ensemble ? »
Dans ce vivre ensemble tu as joué un rôle énorme Fabrice : lutter contre l’injustice, obtenir des règles et des droits pour les travailleurs. Le syndicalisme que tu as pratiqué est un formidable régulateur du vivre ensemble.
Tu as fait le job Fabrice. Tu as fait plus que ta part. Merci Fabrice
Marlène dit que ton corps en avait assez et que sa mort semble nous dire : J’ai fait, maintenant à d’autres de continuer.

C’est pour cela que le mot publié par ta fille Carina sur FB prend tout son sens. Elle a écrit : dors bien papa. Elle a raison : reposes en paix  Fabrice. 

lundi 20 novembre 2017

La pause

Je tiens cette chronique depuis 2009, année où nous avions ouvert notre restaurant Como en Casa à la Place Saint Etienne. Au départ elle devait servir à communiquer nos menus du WE et à entretenir une relation originale avec notre clientèle. Peu à peu elle s’est transformée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Elle a continué même après la remise du restaurant. Sauf exceptions, assez rare vous en conviendrez, elle est envoyée chaque lundi, à un fichier de plus de 500 personnes dont les adresses ont été récoltées à Como en casa. Elle est publiée sur mon FB qui touche 3850 amis et elle est publiée sur mon blog qui a reçu jusque aujourd’hui plus de 36 000 visites.
J’ai écrit près de 400 textes. Beaucoup avaient pour objet l’alimentation, la vie du restaurant, des recettes et des histoires tournant autour de la nourriture. D’autres étaient plutôt des récits de voyages, des coups de cœurs, des extraits de lectures, des histoires liées à mon enfance, des anecdotes liées à la vie quotidienne. Et enfin, j’ai aussi écrit des fictions, la plupart basée sur des faits ou des contextes réels où «rien n’était faux mais tout n’était pas vrai ». J’ai oublié le nom de l’auteur de cette formule qui me convient très bien. Certains de ces textes ont fait l’objet d’un recueil intitulé « Le Bouillon Noir de Ma Mère » édité par les Editions du Cerisier.
Ce fut une belle aventure. Ce « travail » demande un peu de discipline, et parfois, le travail d’écriture, passionnant et exaltant, demande du temps. J’ai adoré faire cela.
Aujourd’hui, je voudrais lever le pied (ou plutôt le doigt). Enfin ! En fait, je voudrais prendre un peu de distance, de liberté. Je voudrais m’attaquer à un projet d’écriture plus long. A un nouveau livre qui risque de me prendre du temps. Aussi, cette chronique va s’interrompre. Bien sûr, si des coups de foudre me saisissent, si des merveilles m’apparaissent telles qu’elles ne peuvent pas ne pas être partagées, je vous les livrerais bien sûr. Mais ce ne sera plus régulier comme ce fut le cas jusqu’à présent. Si je venais à vous manquer, où s’il y a des textes que vous avez zappé à certaines périodes, surtout les plus longs d’entre eux, vous pouvez les retrouver sur mon blog  à l’adresse suivante : mariogotto.blogspot.be   280 articles y sont repris dans l’ordre chronologique de leur parution.
Il m’arrive souvent de me demander, ce que vous, lecteurs, pensez de ces écrits. Quelques-un(e)s d’entre vous me font part de leur réaction, de leur sentiment. Mais ils et elles sont rares. Aussi, si vous vouliez me faire plaisir, je vous serais très reconnaissant si vous acceptiez de me faire part de vos sentiments. Vous pouvez me communiquer vos réactions à mario.gotto@gmail.com
Je vous tiens bien sûr informé à propos de mon projet de bouquin. Surtout s’il aboutit, ce qui n’est pas acquit.
Allei, à bientôt de vous lire j’espère.

lundi 30 octobre 2017

Petits sachets et grandes pensées

Il y a une brasserie, dans la « calle Colon » qui accompagne le café de petits sachets de sucre sur lesquels sont écrits des proverbes et des pensées. Je vous en livre quelques-uns (ben oui, je fais dans la paresse aujourd’hui) :
-         -  Le savoir et la raison parlent – l’ignorance et l’erreur crient (Arturo Graf)
-         - Le temps ne revient pas en arrière, pour autant, plante ton jardin et embellit ton âme au lieu  d’espérer que quelqu’un t’offre des fleurs (shakespeare)
-        -   Le temps n’appartient pas et n’attend personne, de même que tu ne gâches pas ta vie pour des petitesses, va de l’avant car en ce moment, tu es le plus vieux que tu puisses être et le plus jeune que plus jamais tu ne seras.
-        -   La vie n’est pas faite pour être comprise mais pour être vécue (Jorge Santyana, philosophe)
-        -   Si tu veux fermer toutes les bibliothèques, fais-le, mais il n’y a ni barrière, ni fermeture, ni verrou qui peut s’opposer à ma liberté de pensée (Virginia Wolf)
-        -  Je donnerai tous ce que je sais pour la moitié de ce que j’ignore (René Descartes)

-          - Seul celui qui t’aime vraiment comprend la douleur qu’il y a derrière ton sourire, l’amour qu’il y a derrière ta colère et les raisons de ton silence

dimanche 22 octobre 2017

Alisol contre les motards (2)

(Suite de ma chronique du 16 octobre…)
Le mercredi matin, je décidais de reprendre ma marche dès sept heures. Il fallait que je rencontre Donald et j’espérais bien le croiser au port avec son chien. En passant au coin du mur où j’avais trouvé le corps inanimé d’Alisol, en fait à hauteur du pont qui enjambe la rivière Amadorio dix mètres avant qu’elle ne se jette dans la mer, je m’aperçus que l’on avait déposé un bouquet de fleurs. Chouette initiative pensais-je, mais de qui pouvait-elle venir ? Peut-être de la famille Rolav ? Mais j’en doutais. Pas le genre.
La place au bas du vieux village était encore dans la pénombre, quelques fenêtres s’éclairaient peu à peu. Mes amis du matin était peu nombreux : la folle et son chien, Laurel (que j’allais finir par appeler « un dia mas » car c’était sa façon de me dire bonjour, « de nuevo un dia mas » « encore un jour de plus »), les cinq copains bruyants…
Comme espéré, au port, je croisais Donald, le crâne parfaitement lisse, les joues aussi. Il était dans un bon jour car de sa propre initiative, il me salua. C’était bien la première fois. Il me fut donc plus facile de l’aborder :
-Puedo hablarle ? (puis-je vous parler)
-Claro que si. Dime (bien sûr, dis-moi). En Espagne le tutoiement est coutumier
- Je voudrais vous parler de l’agression dont a été victime Alisol Perez Rolav et savoir si vous pourriez m’aider à identifier les assassins ?
- Ah ! Dit-il surpris. Pourquoi moi ? Qu’ai-je à voir dans cette histoire ?
- Rien, sans doute rien, dis-je. Mais mon intuition me dit que vous pourriez m’aider. Votre tête m’inspire confiance. Je sais que vous êtes motard aussi. Je connais votre Kawasaki.
J’avais vu  sa moto dans sa cour, devant chez lui. Une Z 1000. 4 temps à refroidissement à air. 83 ch. 212 km/h. Un engin de mort. Mais cela pouvait être presqu’aussi silencieux qu’une voiture électrique. Et je n’avais pas remarqué Donald et sa Kawasaki dans les concentrations de motards. Il me regardait sans rien dire. Son visage était inexpressif. Impossible de savoir ce qu’il pensait. Je relançais :
-Vous faisiez quoi dans la vie ?
Un long silence. Puis
-Militaire jusque mes 45 ans. Ensuite privé.
J’avais donc vu juste. Je le laissais réfléchir. Il n’allait pas me dire non. Je le sentais. Son œil gauche paraissait sans vie. Artificiel. Un œil de verre peut-être. Mais son droit me regardait sans ciller. Plusieurs minutes s’écoulèrent. Je ne savais comment me tenir, ni quoi penser.
-OK, finit-il par dire. Je vais voir ce que je peux faire. Mais cela reste entre nous, pas un mot à qui que ce soit. Surtout pas à la police. Sinon, c’est toi qui payeras !
Un frisson me parcourut. Je donnais mon accord en me demandant si je n’avais pas fait la connerie de ma vie. J’avais laissé entendre que j’avais plus ou moins enquêté à son propos, que je connaissais sa maison, ses habitudes, sa moto. Ce type ne ferait de moi qu’une bouchée. Dieu savait de quoi il était capable ! Nous nous séparâmes en convenant de nous revoir le lendemain.
-Plus ou moins même heure, même endroit, me dit-il. J’aurais parié qu’il souriait dans sa moustache.
En rentrant, je repassais vers neuf heures le petit pont sur la rivière, je vis au coin du mur que le bouquet de fleur n’était plus seul. Au moins dix autres bouquets l’avaient rejoint. La nouvelle de l’agression contre Alisol faisait donc le tour du village. Les gens étaient choqués et manifestaient leur sympathie. Il ne fallait pas laisser passer l’occasion. Je courus voir le mari d’Alisol, lui demandait une photo récente de sa femme et en fit rapidement un petit montage sur mon ordi. Au-dessus de la Photo, un slogan : « Con Alisol » (Avec Alisol), en dessous un autre : «Contra el ruido » (contre le bruit). « Rassemblement en blanc ce jeudi 18h au parc Amadorio ». J’avais rapidement consulté la famille. Un mouvement de solidarité pouvait naître de cette agression et permettre autant de retrouver les agresseurs que de faire aboutir le combat d’Alisol contre le bruit, contre les motards. Nous passâmes la journée à placarder ces affichettes et à les distribuer dans les boulangeries et petits commerces du village.
La rencontre entre la famille Rolav et les autorités communales s’était bien passée mais les promesses avaient été vagues : « nous allons demander à notre police de faire le maximum », « ce crime ne restera pas impuni ». Du côté de l’hôpital, les nouvelles restaient bonnes mais sans plus. Alisol avait récupéré un rythme cardiaque normal mais restait maintenue dans un semi coma.
Comme souvent dans ce genre de situation, on avait l’impression que le monde s’était figé. Que rien ne bougeait. Est-ce que dans l’ombre quelqu’un s’agitait, tentait de faire avancer l’enquête ? Les motos circulaient, l’air de rien, avec leur boucan habituel. Tout ce que nous voyions de positif était ces bouquets qui continuaient de s’accumuler au bas de l’Amadorio, signe d’un mouvement qui allait grandissant.
Le jeudi, je débutais ma marche un peu plus tôt, j’avais hâte d’avoir des nouvelles de Donald. Mais arrivé à la place au bas du vieux village, quatre gros phares étaient braqués sur moi, les moteurs vrombirent et les motos commencèrent à me frôler et me tourner autour.  Ça va être à toi de déguster, pensais-je. Mais je n’avais pas peur. Mon EMDR m’avait vacciné contre la panique. Je regardais les motards droits dans la visière de leur casque. Ils tournaient autour de moi sans trop s’approcher. Ils savaient que je pouvais réagir, les faire tomber. J’avais quand même une autre carrure que la frêle Alisol. Aucun n’osait arrêter et descendre de sa moto. Et voilà que mes amis, marcheurs du matin, approchaient. C’étaient là des témoins directs gênants. Au bout de je ne sais combien de minutes de cette tentative d’intimidation, celui qui semblait être le meneur fit signe aux autres de s’éloigner, il dirigea vers moi un poing menaçant et ils disparurent vers la route nationale. Dans la petite foule qui s’était agglutinée durant les dernières minutes, la colère grondait. Chacun y allait de son commentaire. Je me disais que c’était le début de la fin de la dictature des motards. Que le peuple était décidé à ne plus se laisser faire. Mais je fonçais d’un pas rapide vers le port de pêche. J’allais en découdre avec Donald. C’était lui sans aucun doute qui m’avait envoyé ses copains !
-Veux-tu bien arrêter ton cirque, me lança-t-il d’emblée ? Tu crois que tu avais besoin de moi pour faire ta pub après avoir parcouru tous les commerces de la ville avec ton affichette ? Si tu veux, je laisse tout tomber, mais il ne fallait pas venir me chercher alors.
OK, OK, je m’excusais. Je lui racontais ce qui venait de se passer et que je n’avais pas réfléchi plus loin. Avait-il du nouveau ?
-Rien que je puisse te dire pour le moment, me dit-il. De fait la police ne bouge pas. Il ne se passera rien de ce côté-là. Dans le milieu des motards, c’est aussi la stupéfaction. Personne ne souhaitait cela. Certains pensent que cela vient d’ailleurs ou alors de marginaux. Donne-moi encore du temps. Revoyons-nous demain. A peu près même heure, même endroit.
A 18 heures, au-delà de nos espérances, suite à notre campagne d’affichettes, près de mille personnes étaient assemblées en silence dans le parc. Beaucoup de familles avec enfants. Tout le monde en blanc, porteur de ballons et de fleurs qui vinrent grossir le monticule de bouquets qui s’accumulait le long du mur. Copa, le mari d’Alisol prit la parole, sobrement. « Nous ne devons jamais accepter que qui que ce soit souffre de violences à cause de ses idées et de sa liberté de parole. Vivre ensemble, c’est aussi ne pas être d’accord sur tout. Il faut pouvoir exprimer ses désaccords et ensuite, c’est aux autorités légitimes de trancher. Mais si les autorités sont incapables d’entendre et de percevoir ce que veulent vraiment les gens, alors des mouvements comme ceux-ci sont nécessaires. Et quand, comme aujourd’hui, des gens se lèvent pour crier, sachez, mesdames, messieurs qui nous gouvernez, que jamais plus ils ne se tairont. »
Et soudain, surgit d’on ne sait quelle sono, un extrait de Nabucco, le chant des prisonniers de Babylone : « Va pensieri »…L’émotion étreignit la foule… « Va, pensées, sur les ailes dorées, va, pose-toi sur les pentes, les collines où embaument tièdes et suaves, les douces brises du sol natal… » .C’était bien la première fois que j’assistais à une manifestation où les gens pleuraient. De joie, de solidarité et d’émotion. Les autorités communales étaient présentes et on pouvait espérer que cette fois, nous allions être écoutés.
Le vendredi matin, Donald insista pour que je me rende le soir même, à 21 heures près du monticule de fleurs au bas du parc. J’y fus bien sûr. Pour découvrir quatre bonshommes, habillés en motards, sans casques, ligotés les uns aux autres, le regard baissé. Je m’approchais. Sur leur combinaison de cuir, chacun portait, agrafé, un papier signé à la main, sur lequel leurs aveux étaient écrits noir sur blanc. C’étaient bien eux qui avaient agressé Alisol. J’appelais la famille Rolav et leur dit de venir d’urgence sur place et de se faire accompagner des autorités communales. Je ne ferais le 0112 que dans dix minutes.
Quand le sergent Garcia arriva, il salua « l’Alcade » (le bourgmestre) arrivé avant lui, avant d’apercevoir les motards ligotés et d’essayer de comprendre la situation. Je lui expliquais que j’avais reçu un coup de fil anonyme et m’étais empressé de prévenir la famille avant de penser à l’appeler.
Le soir même à 22h, une série de mesures étaient annoncées publiquement depuis l’hôtel de ville en présence de la famille Rolav. Elles étaient largement inspirées des notes d’Alisol et furent reprises par toute la presse locale.
-Jusqu’à nouvel ordre, les motos émettant du bruit au-delà de 70 décibels étaient interdites entre 19 heures et 9 heures du matin en ville. Dans trois mois, elles seront purement et simplement interdites de circulation. En cas  de non-respect, les amendes peuvent atteindre 250€ et les véhicules être confisqués.
-Les garagistes, vendeurs et réparateurs de motos seront tenus pour responsables de la mise en circulation de motos munies d’un pot d’échappement bruyant et non munis d’un silencieux.
-Toute concentration de motos était désormais interdite en ville.
-Tout club privé était dorénavant prié de se faire connaître auprès des autorités. Une charte leur serait remise sur leur droit et devoir.
Dans les jours qui suivirent, un calme étrange régnait en ville. Les gens continuaient de s’habiller de blanc, parlaient, souriaient. On vit très vite apparaître des « Segway » et « Oaxboard » un peu partout. Ces machines munies de deux roues et qui répondent aux moindres impulsions des pieds ou des bras. Ils fonctionnent à l’électricité et sont totalement silencieux. Une école de conduite de ces engins existait depuis longtemps à Alicante. Nombre de garagistes motos se reconvertirent rapidement dans la vente et l’entretien des Oaxboard. Comment avons-nous pu accepter cet enfer aussi longtemps, se demandaient les gens. C’est terrible pensais-je, à quel point le sentiment d’impuissance produit le fatalisme.
J’allais rendre visite le lundi à Alisol sur son lit d’hôpital. Ou plutôt sous sa tente sur laquelle une large fenêtre de plastique permettait de la voir. Elle était recouverte de bandages, complètement isolée de l’air extérieur et était allongée sur un matelas à eau. Comme les grands brûlés. Elle me fit un signe de résignation, l’air de me dire « Ben oui, fallait sans doute passer par là ». Elle joignit le pouce et l’index pour en faire un rond en signe de solidarité et de victoire. Je lui dis « je ne t’ai pas apporté de fleurs. Il n’y en a plus dans les boutiques en ville. Elles t’attendent au bas du parc ». Elle sourit.  Je lui soufflais un baiser que j’avais déposé au bout des doigts.
Le matin même, j’avais rencontré Donald, « le baroudeur au doberman », le motard à la Kawasaki Z 1000. Purée, sa tête : Iggy Pop qui aurait la boule à zéro.
-Merci lui avais-je dit. Je savais que c’était à vous que je devais faire appel mais je n’aurais jamais osé en attendre autant.
Il haussa à peine les épaules, regardait son doberman.
-J’ai juste fait ce qui était nécessaire, me dit-il. J’aimerais maintenant reprendre mes habitudes et que notre relation s’arrête ici.
-Si,  claro, entiendo. (Bien sûr, je comprends). Pero, hubiese querido saber … (mais, j’aurais voulu savoir…)
-Si ?
-…No. Nada. Esta bien asi. De nuevo gracias  y Adios. (Non, rien, c’est bien ainsi. Merci encore et adieu)
Il me murmura un « adios » à peine audible et s’éloigna avec son chien.
C’est con, j’aurais voulu lui demander s’il en avait vu d’autres dans la vie ? Je lui aurais dit : « vous en avez vu hein, vous ? » Mais à quoi bon. Sûr qu’il en avait vu d’autres, et bien plus. Pas difficile de deviner : le bruit des hélicos, les bombes, les cris des gens sous le napalm et tant et tant d’horreurs. C’était pour cela sa moto. J’en étais sûr. Sa Kawa. Juste pour cela. Quand cela bourdonne trop dans sa tête, faut qu’il aille au vent, à tout berzingue, et qu’il affronte son passé, et aussi ses copains restés là-bas, et la solitude, et le silence, et…la mort. »
Mais bon, je me construis parfois de ces personnages ! Hein ! Juste comme cela,  à partir d’une gueule, à peine croisée un matin…
Adieu l’ami pensais-je.

Allei, vous autres, à lundi…

lundi 16 octobre 2017

Alisol contre les motards

Il était sept heures du matin, quand j’ai découvert le corps inanimé d’Alisol. Bien sûr je ne l’ai pas identifiée de suite. J’avais devant moi un corps sanglant, complètement écorché, Un amas de plaie. Les vêtements étaient en lambeau. C’était mardi dernier, au bas du parc Amadorio. La semaine précédente, lors de ma marche matinale, j’avais manqué heurter une femme qui courrait. Nous nous sommes rencontrés au coin du mur, moi venant de la route, elle du parc, et nous sommes évités de justesse. Tous les deux surpris. Suite à cela, quand j’approchais de l’endroit, je ralentissais et faisait attention que personne ne vienne. C’est donc au coin de ce même mur, que j’ai vu le corps recroquevillé sur la terre battue.  J’étais en état de choc, ne sachant trop que faire. Qui était-elle ? Une SDF ? Une victime de violences conjugales ? Une ivrogne complètement ravagée ? Mais en m’approchant, j’aperçus  son visage presque intact et je la reconnus sans hésitations : Alisol. Une amie de la famille, Alisol Perez Rolav. Nous l’avions encore rencontrée quelques jours plutôt dans un magasin de décoration. Elle était, comme souvent, joyeuse et souriante. Nous nous étions promis de prendre un café ensemble dès que possible, comme nous l’avions fait en mai dernier.
J’avais beau tâter son poignet, je ne percevais rien. Je la crus morte. Je plaquais mon oreille contre son thorax. Son cœur battait. Lentement, mais il battait. Je n’hésitais pas et appelait le 012, le service de secours d’urgence. Il serait là dans les cinq minutes me dit-on au téléphone. « Ne bougez à rien  et attendez ». Evidemment que j’allais attendre. Entretemps, la lumière avait chassé la pénombre. Je ne pouvais m’empêcher de regarder Alisol. Je découvris autour d’elle, des traces nettes de pneus qui avaient labouré le sol. Je remarquais ses poignets écorchés à vif. C’était trop évident, on l’avait attachée et traînée derrière un véhicule, plus que probablement une moto. Une auto n’aurait pu passer ce sentier. D’autres marcheurs étaient arrivés entretemps et je les tenais à distance, arguant que la police et l’ambulance arrivaient incessamment. Sans trop réfléchir, je fis quelques photos d’Alisol et des alentours. Je ne savais pourquoi, mais j’avais peur que les traces de pneus et autres ne soient détruites. Me revenait en effet  en mémoire, notre long échange de mai, à propos du combat qu’elle menait contre le bruit et entre autres le bruit des motos qui rendaient la ville et certains quartiers littéralement invivables.
Alisol était avocate d’entreprise et dans ses loisirs, se consacrait, dans le cadre d’une association de bénévoles, à l’aide juridique aux familles démunies.  De ce fait, elle était régulièrement en contact avec les services communaux, s’y était créé un réseau d’amis et en profitait pour sensibiliser les responsables à ce problème du bruit qui lui paraissait essentiel du point de vue de la santé des habitants. Elle-même habitait un appartement sur la nationale. L’été, malgré la chaleur, il était impossible d’ouvrir les fenêtres et de s’installer sur la terrasse. Régulièrement des motos atrocement bruyantes, rendaient tout échange sur le balcon, dans la rue ou sur les terrasses absolument impossible. Peu à peu, les habitants s’étaient résignés à parler le plus souvent en hurlant. Evidemment, les gens avaient les nerfs à vifs, les incompréhensions dues au bruit assourdissant étaient légions, le ton montait et on frôlait souvent la violence. J’étais assez sensible à cette question. L’Espagne vit en général dans le bruit, mais ici, dans cette petite ville de la côte, cela dépassait l’entendement. La vie dans un de ces plus beaux villages balnéaires d’Espagne était stupidement gâchée par le bruit et spécialement par le bruit  des motos.
Je me remémorais tout cela en regardant  le corps sanguinolent d’Alisol quand arrivèrent ambulance et voiture de la Guardia Civil, qui firent rapidement reculer tout le monde, y compris moi, installèrent un cordon sur un large périmètre, sans aucune attention aux empreintes au sol. Je tentais d’attirer leur attention mais rien n’y fit. Les ambulanciers, quand à eux, évacuèrent Alisol avec mille précautions. Tous l’avaient reconnue, elle appartenait à une famille importante, prestigieuse et très respectée de la ville.
Un policier finit par m’interpeller me disant, après avoir pris note de mon identité et de mes coordonnées en Espagne, qu’ils préféraient recueillir mon témoignage à la caserne. Je la connaissais bien, elle se trouvait à peine à 500m de notre appartement. Je serais attendu à 10h et devais demander le sergent Garcia. Cela ne s’invente pas.
Je passais prendre mon petit déjeuner et une douche à l’appartement. Toute la famille fut bien entendu choquée par la nouvelle (les deux familles, celle d’Alisol et de Marlène, étaient très proches depuis toujours)
A 10h précises, j’étais devant la Casa Carel de la Guardia Civil. Un bâtiment blanc des années cinquante, au fronton duquel il était écrit « Viva la Patria ». Le sergent Garcia était un monsieur tout à fait contemporain, le cheveu cours, la chemise impeccable. Il me proposa un café et pris note de ma déposition en me posant quelques questions : heure ? Endroit précis ? Comment l’avais-je trouvée…Si j’avais vu d’autres personnes au même moment ? Je tentais de l’informer des traces de pneus, mais il me fit clairement comprendre qu’ils avaient leurs propres enquêteurs et laboratoires qui savaient parfaitement relever les éléments nécessaires à l’enquête. Ma déposition signée, je quittais la caserne. Il s’était à peine passé 45 minutes. Il s’agissait d’un assassinat ou en tout cas d’une tentative et la police ne me paraissait pas très mobilisée pour éclaircir cette affaire.
Entretemps, les deux familles avaient établi un contact permanent, Alisol était dans un état grave et les médecins étaient toujours réservés sur son sort. Tout le monde était bouleversé, abattu, comment était-ce possible ? Qui avait pu faire une chose aussi horrible. On m’interrogeait pour connaître le moindre détail au moment où j’avais découvert le corps. Je leur fis part des traces de pneus, du peu de cas qu’en faisait la police. Je leur parlais du long échange que j’avais eu en juin avec Alisol à propos des motards et de sa rage de constater que malgré l’existence de lois qui permettaient de limiter le bruit, rien n’était fait pour contenir celui-ci. Ni contrôle, ni interventions auprès de la quinzaine d’ateliers spécialisés dans les motos, ni auprès des clubs que l’on avait vu naître ces dernières années
Par deux fois, j’avais assisté, médusé, à une concentration de motards. La première fois, c’était déjà un dimanche de juin à la calle Colon. C’est la plus belle et la plus prestigieuse rue de la ville. Elle devient piétonnière le WE à partir du samedi 16H. Les cafés sortent leur terrasse sur la rue même. Elles sont ombragées. C’est très agréable. J’avais trouvé cette idée de piétonnier du WE excellente et m’était juré d’en faire part à mon ami Ivan Mayeur. Mais l’affaire du Samu social m’avait devancé. On y va donc pour la douceur due à l’ombre et pour le calme qu’il y fait le dimanche matin. Les enfants jouent et s’égaient sans aucun danger, les familles prennent leur petit déjeuner tardif ou leur apéritif, en toute quiétude. Mais la « Calle Colon » est traversée par deux autres petites rues à 100m de distance. Soudain, le dimanche où nous y étions, un bruit infernal se fit entendre, des moteurs poussés à fond sur des dizaines et des dizaines de motos qui pourtant roulaient au ralenti. Je pensais à une manifestation de mécontentement quand je m’aperçus que ce rassemblement était encadré par les motards de la police, copains comme cochons avec les autres motards. Tout le monde était assourdi et abasourdis. Presque terrorisé par le bruit. Les enfants s’étaient réfugiés dans les bras des parents. Le vacarme dura une demi-heure. Nous étions sidérés. Nous venions d’assister à une sorte de grand-messe du bruit, une manifestation ou 200 ou 250 personnes avaient l’air d’affirmer « la ville nous appartient ». Les lois limitant le bruit dans l’espace public étaient bafouées au su et au vu de tous. Sous la protection de la police.
La deuxième fois, c’était le long de la plage cette fin septembre. Nous étions installés à la terrasse de l’hôtel Allon. Face à la mer. Nous prenions un café, le temps était merveilleux. La mer était étale. Le soleil chauffait dans brûler. Seule une petite route à sens unique, servant surtout aux livraisons, sépare les terrasses de la plage. Soudain, on vit arrivé un énorme camion, comme on en voit aux Etats Unis, tous phares allumés et avançant lentement sans cesser de klaxonner. Des dizaines de motards suivaient,  moteurs poussés à fonds, un bruit infernal. A la table voisine, deux dames avaient eu le malheur de se boucher les oreilles. Les motos emballaient leur moteur de plus belle. Pourquoi ? Dire j’existe ? Vive le bruit ? Nous n’avions pas affaire avec des ados ou des bandes de jeunes. Non, ces motos étaient tenues pas des adultes de 30, 40, 50 ans et plus. C’était de la folie pure et simple. Rien ne justifiait une telle pollution, une telle atteinte à la tranquillité et à la santé des gens.
Nous avions parlé de cela avec Alisol. Elle en était révoltée. Pensait que ces gens étaient fous. Qu’il y avait un côté provocateur et terroriste dans leur attitude. Comment la police et les autorités pouvaient-elles justifier l’encadrement d’une telle violence. Quel était donc ce pacte tellement insensé.
Nous passâmes la soirée avec la famille d’Alisol, ressassant ces questions. Lauri, la sœur d’Alisol, et Alvo son mari, couple de médecins, rentrèrent vers les 20 heures. Enfin, les nouvelles étaient bonnes. Alisol pourrait sen tirer et les séquelles seraient minimes. Cela prendraient des semaines, mais ses plaies cicatriseraient et laisseraient peu de traces. Mais pour les jours qui venaient, la souffrance et les brûlures restaient atroces et on allait la maintenir dans un semi coma durant les heures et les quelques jours à venir. Tout le monde respira. Décidément cette famille avait quelque chose de terriblement solide. Un accident, un drame, devenait un obstacle. Il fallait l’analyser, le surmonter et non pas s’effondrer. Un problème s’était présenté, la solution était en vue. Tout le monde maintenant était braqué sur le problème suivant, la même double question : qui ? Pourquoi ? Tous les regards et les pensées se tournaient vers les motards. Anabel, la troisième sœur, nous avait raconté qu’un jour, quelques Harley Davidson avaient tourné, avec force accélération et pétarades autour d’Alisol juste au bas du vieux village, quand Alisol s’engageait dans la calle Mayor, vers « l’ayuntamiento » (la mairie). Cela n’avait duré que quelques minutes. Mais aujourd’hui, le message apparaissait clair : où tu arrêtes ta croisade ou tu coures un danger.
Au cours de la soirée, je découvrais qu’Alisol, avec l’aide de son mari, lui aussi avocat et de sa sœur Lauri, médecin, avait constitué un dossier solide sur la problématique du « bruit de motos ». Plus rien ne lui était étranger quant aux marques et qualités des pots d’échappement. Elle avait étudié la législation locale, nationale et connaissait par cœur les directives européennes en matière de bruit. Elle en était arrivée à des conclusions simples mais imparables : Le pot, c’est sans aucun doute la pièce la plus inutile dans une moto, celle qui sert le moins à la conduite et à la sécurité. Des tas d’autres accessoires étaient tout aussi inutiles mais au moins ne dérangeaient personne d’autres que le portefeuille du propriétaire : super pneus tendres, durites aviation, plaquettes carbone, bulle haute, selle confort, commandes réglables, embouts de guidon allongés, protections carbones…Autant de possibilités pour un propriétaire de moto de dépenser son argent. Mais cela se remarquait trop peu. Ce n’était pas suffisant pour ces gens qui voulaient qu’on les remarque.
Ce qui était devenu incontournable, nécessaire, indispensable pour ne plus « craindre personne sur son Harley Davidson », c’était le pot et pas n’importe quel pot. Le nec, c’était le pot d’échappement le plus bruyant au monde, le fameux « full barouf ». Une étude d’un organisme de santé en France, avait démontré qu’une seule moto équipée d’un pot « full barouf » qui traverserait Paris de bout en bout la nuit, réveillait environ 300 000 personnes. C’est ce que j’avais toujours pensé : pourquoi fallait-il que nous acceptions qu’une seule personne puisse interrompre les échanges, les conversations de dizaines d’autres, interrompre le sommeil ou simplement la tranquillité de centaines d’autres ? Or, ici,  les motos, les Harley, équipées de full barouf se comptaient par dizaines.
Putain, avait écrit Alisol, vous pourrissez la vie des enfants (qui ont l’oreille plus fragile que les adultes), des bébés, des familles, des personnes âgées, de tous les piétons et tous les habitants des alentours. Pourquoi ? Parce que c’est la seule manière que vous ayez trouvé pour dire que vous existiez ?».
Alisol et Lauri avaient établi des tableaux montrant les conséquences du bruit selon leur amplitude. A la lecture des notes et tableaux, nous nous exclamions d’admiration quant au travail élaboré par Alisol. Nous découvrions nous aussi qu’à partir de 90 décibels, l’oreille souffrait et que 120 décibels produisaient des lésions irréversibles. Au-delà, les dégâts étaient considérables. Le seuil de la douleur était atteint. On approchait alors du niveau de bruit d’un avion au décollage. ET…du niveau de bruit d’une Susuki GSXR. Il fallait que cela s’arrête. Les normes européennes avaient définit des normes anti-bruit. Même les plus de 500 cm3 doivent respecter un niveau maximal d’émission sonore de 80db.
Nous n’étions plus face à un simple problème d’environnement, mais face à un défi crucial, immédiat. Face à une attaque directe sur la santé et la vie des gens. Alisol l’avait compris, c’est pourquoi on s’était attaqué à elle de cette façon ignoble.
Dès le lendemain, la famille demanderait à rencontrer les autorités communales, munie des photos que j’avais prises autour du corps d’Alisol et leur faire part des indices qui nous persuadaient de suivre la piste des motards.
Nous étions mardi, il était 23h30.  Cela faisait 16h30 que j’avais découvert le corps d’Alisol. J’espérais de tout coeur qu’elle était désormais  hors de danger. Je rentrais, épuisé. Je ne sais pourquoi, j’étais persuadé que l’enquête de police serait lente et ne mènerait nulle part. Que les démarches officielles ne suffiraient pas. Il fallait que je fasse quelque chose. Mais quoi, dans ce village où je ne connaissais personne ? Trouver un bout de fil, n’importe lequel, tirer dessus, trouver une entrée…détricoter… Donald Sutherland !! Mais oui, je ne savais pourquoi, mais  c’est lui que je devais voir (voir ma chronique du 2 octobre 2017 : « Mes amis du matin »)…Le petit bout de fil, c’était lui. Je venais de le croiser  en rentrant, une tête plus méchante et crapuleuse que jamais….

A suivre